MICHEL VIANEY (UN ASSASSIN QUI PASSE, SPÉCIAL POLICE)

Nul n’est prophète en son pays, c’est entendu. Prenons la carrière de Michel Vianey, par exemple. Si il avait été un cinéaste américain ou italien, il aurait su susciter l’intérêt de cinéphiles et cinéphages, qui auraient sans conteste salués son travail, non pas d’auteur, mais certainement de solide artisan aux obsessions variant finement d’un film à l’autre. Une œuvre qui compte à peine cinq longs-métrages pour le cinéma, tous réalisés entre le milieu des années 1970 et le milieu de la décennie suivante. Parallèlement à cette carrière, il fut journaliste, scénariste, romancier, signa un ouvrage sur le réalisateur de À Bout de Souffle et Pierrot le Fou (En Attendant Godard) et passa comme beaucoup d’autres dans les années 1990 du grand au petit écran.

Après un premier court-métrage (Simon dans l’autobus, 1975) et un long-métrage ancrés dans les préoccupations de son époque (Un type comme moi ne devrait jamais mourir, 1976, une comédie sur la recherche de liberté d’un prolétaire qui tente de fuir la société), deux travaux aujourd’hui quasiment invisibles, Michel Vianey se tourne vers le polar, genre qu’il ne quittera plus jamais.

On peut même dire que Plus ça va, moins ça va, Un assassin qui passe, Un dimanche de flic et Spécial Police forment une sorte de tétralogie policière, où chaque film se pose comme une vision assez noire d’un genre alors plombé vers le vigilantisme et la violence héroïque des forces de l’ordre qui n’hésitaient pas à transgresser les lois pour arriver à leurs fins. Cette vague qui plante ses racines dans L’Inspecteur Harry (Donald Siegel, 1971), matrice de tant de copies un peu partout.

Dans le cas de Michel Vianey, le résultat se situe un peu en marge. Plus ça va moins ça va (1977) est une comédie acide où le duo d’enquêteurs bêtes et méchants (Marielle et Carmet) préfère la facilité du coupable idéal (l’immigré nord-Africain) tout en laissant séchapper le vrai assassin dans les rues de Saint Tropez, sous la musique acerbe de Michel Fugain. Quelque part, ces personnages de « cons magnifiques » qui plaît tant au cinéma français préfigurent les « anti-héros » du P’tit Quinquin de Bruno Dumont.

Quatre ans plus tard, Vianey signe ce qui est peut-être son meilleur film : Un assassin qui passe. Racontant la confrontation de Ravic, flic désabusé et cynique et de Jacques, tueur fasciné et fascinant, le film rompt les conventions scénaristiques en offrant une histoire qui abandonne l’enquête au profit d’une quête. Autrement dit, les meurtres et la psyché de l’assassin, autant que les tourments et les frustrations du policier intéressent plus le cinéaste que la résolution de l’affaire. Porté par deux acteurs littéralement habités par leurs personnages (Jean-Louis Trintignant et le tout jeune Richard Berry), le film est traversé de séquences véritablement malaisantes et anxiogènes, à l’instar de l’assassinat « giallesque » du personnage de Jeanne Goupil, les tentatives de séduction de Jacques ou bien la leçon de violon qui vire vers une domination malsaine. Un must à contre-temps toujours aussi remarquable aujourd’hui.

En 1983, Vianey nous offre avec Un dimanche de flic une relecture de ses thématiques favorites : le face à face de deux personnalités qui s’admirent et qui se respectent tout en représentant deux facettes de la loi, et sa mince frontière entre le bien et le mal. Sauf qu’ici, nous suivons deux policiers aux allures et aux conceptions de la justice bien différentes. Deux amis qui vont se retrouver à passer du côté des ripoux. Chemin de croix forcément dépressif, cette adaptation d’un roman de Andrew Coburn offre deux portraits-miroirs. L’un est débraillé, fume trop et semble s’enfermer dans une vie plutôt ordinaire. Le second, impeccable, s’offre une nouvelle jeunesse avec une amourette de passage, quitte sa femme (qui se consolera dans les bras du premier venu) et rêve de grandeurs. Et quand les deux hommes volent de l’argent de trafiquants de drogue, là commence le dilemme. Faut-il rendre ou non l’argent ?

Une fois de plus, le film tient grâce à ses deux acteurs principaux. Victor Lanoux et Jean Rochefort arrivent à trouver cette alchimie entre respect et incompréhension, amitié et désaccord. Les regards sont très importants, et les deux comédiens l’ont bien compris.

Enfin, en 1985, Spécial Police vient fermer cette tétralogie sur un sentiment d’inachevé. Plus foutraque, plus léger aussi, Michel Vianey tente de moderniser le genre en y ajoutant l’informatique. Résultat : cette traque qui tente de mettre à mal un complot devrait sans mal plaire aux amateurs de cinéma bis. On y croise du kung-fu, des ordinateurs désuets, des punchlines déclamées par Richard Berry qui ne font jamais mouche, de l’érotisme léger et même des geeks avant l’heure. N’en jetons plus, malgré quelques qualités ici ou là, Special Police clôt cette tétralogie en transgressant ce qui faisait la qualité des trois premiers opus : aller à contre-courant. Dommage.

En l’état, ces quatre facettes d’un même diamant nous prouvent que le polar français des années 1970 et 1980 n’est pas forcément synonyme de cinéma de mauvaise qualité. Et si Michel Vianey n’atteint pas ici les réussites d’Alain Corneau ou de Laurent Heynemann, force est de reconnaître que cet artisan a su signer une série certes inégale, mais ô combien passionnante, qui apporte tout son sel au polar français. Une frustration, cependant, que le cinéma français d’exploitation intéresse moins que ses homologues transalpins ou nord-américains, ce qui oblige le cinéaste à rester dans une indifférence quasi-totale aujourd’hui. Non, vraiment, l’herbe est plus verte ailleurs.

Profitons de cet espace pour signaler les parutions DVD chez le prolifique éditeur LCJ de Spéciale Police et tout récemment Un Assassin qui Passe.

Sylvain Perret

Posté par Julien Beauchene le 06-06-2017

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