°03 – STEVE KLOVES, LE DERNIER DES INDÉPENDANTS

Susie et les Baker Boys avait déjà fait l’objet d’une édition DVD chez TF1 Vidéo, mais ce titre, très vite épuisé, se faisait rare. L’éditeur Éléphant a donc eu la bonne initiative de rééditer cette perle en Blu-ray ! Ne boudons pas ce plaisir car un film tel que Susie et les Baker Boys avait bien besoin d’un tel support !

Susie et les Baker Boys est un film qui a de la classe !

On pourrait s’arrêter là car on aurait tout dit !

Produit par Sydney Pollack !

Musique de Dave Grusin !

Compositeur d’une grande partie de la filmographie de Sydney Pollack, de Tootsie à La Firme, le piano de Grusin va se fondre à merveille avec l’univers jazzy du film. Ah ! le solo de sax d’Ernie Watts dès la séquence générique !

1989

La pire année pour sortir un tel film. Entre les franchises Batman, Lethal Weapon et Back to the Future, la partition mélancolique des Bakers Boys aura du mal à trouver son public et ce, malgré la présence de Michelle Pfeiffer, alors au sommet de sa carrière. Susie fait partie de ces films « anachroniques » qui eussent eu une place plus appropriée dans la droite lignée du Nouvel Hollywood entre, par exemple, Bob Raffelson et Peter Bogdanovich, pour son côté « balade des sans-espoirs ». À la fois road-movie et portrait au vitriol d’un petit monde qui s’éteint (le côté Bogdanovich), celui des pianistes d’ambiance, chanté fut un temps par CharlElie Couture, et au demeurant rarement représenté au cinéma.

La même partition

Si Susie a une patine très « seventies », la présence du Dude, Jeff Bridges, n’y est pas étrangère. Au vu de sa carrière, (mentionnons Fat City de John Huston, Thunderbolt and Lightfoot de Michael Cimino, Stay Hungry de Bob Raffelson, Rancho Deluxe de Frank Perry), Bridges n’a cessé de jouer la même partition, celle de l’anti-héros classieux, tel le pianiste qui rejoue à l’infini son répertoire et le réinterpréter de différentes façons.

Ce personnage de loser magnifique qui lui colle à la peau va prendre une épaisseur particulière avec Jack Baker, pianiste de talent qui s’est gâché, tel le Jack Nicholson de Five Easy Pieces, source d’inspiration évidente de son réalisateur, encore une référence au Nouvel Hollywood, et qui va reprendre goût à la vie au contact de cette chanteuse, Susie, ex escort-girl, pour mieux la rejeter.

Le personnage de Jake Baker préfigure un autre défilé de personnages cabossés : le disc-jockey de Fisher King de Terry Gilliam ou le rescapé d’un crash aérien dans Fearless de Peter Weir, enfin la consécration avec The Big Lebowski des frères Coen, sans oublier le chanteur de country alcoolique de Crazy Heart, qui lui valut l’Oscar du meilleur acteur. Tous ces personnages ont une parenté évidente avec le Jake Baker ou le Bone de Cutter’s Way d’Ivan Passer (même scène d’ouverture), la « coolitude » absolue mais pas que, un désespoir palpable également !

Pour Jeff, ce fut également l’occasion de jouer enfin avec son frère Beau, moins utilisé par les cinéastes du Nouvel Hollywood. Tous deux ont marché sur les traces de leur père, Lloyd Bridges, un vétéran de la télévision et du western classique que l’on repère dans Canyon Passage de Jacques Tourneur en 1946.

Comment ne pas voir le parallèle entre ces pianistes en bout de course et la carrière en dent de scie des deux frangins. Jamais fiction et réalité n’ont eu de frontière aussi infime. Tuer le frère et non le père est, pour filer la métaphore, l’un des leitmotive de Susie et les Baker Boys, toutefois Kloves nous assène également le constat terrible de la routine qui s’installe dans un couple (les deux frères d’abord, puis leur trio formé avec Susie enfin) et dans l’existence de musiciens itinérants. Une immense machine qui tourne à vide.

Le cinéma sans concession de Steve Kloves

Scénariste de Racing with the Moon réalisé par Richard Benjamin en 1984, sorte d’hommage à Un été 42 avec Sean Penn, Steve Kloves marchait déjà sur les traces de Robert Mulligan, autre réalisateur phare (quoique mésestimé et difficilement identifiable pour toute une frange de la critique) des années 1970. Échaudé par l’échec de ce film qu’il souhaitait plus sombre, Kloves décide de passer à la mise en scène avec un univers aussitôt reconnaissable : un grand sens du dialogue (les réparties des frères Baker sur « le pansement capillaire » de Beau Bridges sont irrésistibles), l’art de camper des personnages en marge, utilisation de décors interlopes (les bars pour Susie, les motels pour Flesh and Bone).

Parcours atypique que celui de Steve Kloves, protégé de Sydney Pollack qui a produit ses deux premiers films (Susie et les Baker Boys en 1989 et Flesh and Bone en 1993), qui se répondent malgré des traitements radicalement différents, – d’un côté une comédie élégante douce-amère et de l’autre, un drame campagnard. Dans Flesh and Bone, c’est Dennis Quaid (dont c’est le meilleur rôle) qui doit s’émanciper d’un père meurtrier joué par un James Caan impérial. Michelle Pfeiffer a été remplacée par une Meg Ryan qui n’a jamais été aussi juste.

Si l’ambiance nocturne des Baker Boys se rapproche d’un Scorsese, – d’ailleurs Michael Balllhaus, le chef-opérateur de After Hours y officie – Flesh and Bone trouve, par ailleurs, des similitudes avec Terrence Malick dont on a reproché à Kloves une influence trop évidente. Là encore, Flesh and Bone est un road-movie désenchanté, d’une noirceur abyssale, que n’aurait pas renié le Cormac McCarthy de No Country For Old Men. Ce deuxième essai fut également un échec cinglant.

Kloves ne s’en remettra jamais. Dans les années 2000, il tourne le dos à la réalisation pour se consacrer à son métier de scénariste. Il signe alors toutes les adaptations de la franchise Harry Potter, un monde entre son cinéma sans concession, hommage aux laissés-pour-compte, et celui du petit sorcier. Belle injustice que de cataloguer Steves Kloves comme scénariste alors qu’il fut un réalisateur de… grande classe ! Et si Steve Kloves était le dernier metteur en scène du Nouvel Hollywood ?

BLU-RAY ET DVD

Susie et les Baker Boys fait partie de la collection « Comédies Musicales » de chez Éléphant, un éditeur français parmi les plus éclectiques en matière de ligne éditoriale. À signaler également la sortie de trois raretés : le nostalgique Movie Movie de Stanley Donen, l’étrange Rhapsodie en 3 bandes d’Alan Clark, l’incontournable Bugsy Malone d’Alan Parker.

Roland-Jean Charna

Posté par Julien Beauchene le 06-06-2017

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