°02 – Enquête sur une passion (Nicolas Roeg)

A l’occasion de la sortie en DVD/BLU-RAY chez l’éditeur Potemkine, retour sur Bad Timing , le film maudit de Nicolas Roeg, dans une version augmentée d’un article paru dans la revue « Split Screen ».

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ET SI NE PAS SECOURIR L’ÊTRE AIMÉ ÉTAIT UN ART DE VIVRE ?

 

L’été 1980

Vendu comme un polar sexy, son affiche française y contribue grandement, dans un circuit limité à six salles parisienne, Bad timing/Enquête sur une passion de Nicolas Roeg ne sortira pas indemne de cette période estivale, – nous sommes en 1980, rejoignant le panthéon des grands films « embarrassants » au même titre que le Cruising de William Friedkin sorti la même année.

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Alors que la Palme d’or est à nouveau divisée en deux, entre Kagemusha de Kurosawa et All that jazz de Bob Fosse dont la construction chaotique pourrait se rapprocher du cinéma de Roeg, Bad timing lui fait déjà office de petit film scabreux. Son réalisateur a la réputation de ne faire tourner que des chanteurs célèbres : Jagger pour Performance et Bowie pour L’homme qui venait d’ailleurs.

Alors même que le film scandale du moment est le décadent Caligula de Tinto Brass, public et critiques vont ignorer le cinquième film de Roeg, rebutés par son sujet trop tabou :   la non-assistance à personne en danger. Pourtant, au-delà de son parfum sulfureux, Bad timing est plus bien plus que ça : un cri d’amour d’un metteur en scène à sa compagne et qui signe son œuvre la plus réussie grâce en partie à son producteur, Jeremy Thomas qui avait déjà à son palmarès un film aussi décalé que Le Cri du sorcier de Skolimowski.

Dès son intro…

Quel film peut se vanter d’une ouverture aussi éclatante réunissant des talents aussi singuliers : Klimt pour le plaisir de l’œil et Tom Waits (Invitation to the Blues, sur l’album Small Change) pour la bande-son. Dès ses premières images, Roeg décide de nous interpeller avec des repères de bons goûts.

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Nous sommes dans un musée viennois et nous suivons les déambulations d’un couple d’amoureux, incarné par Art Garfunkel et Theresa Russell. Ce tableau de KlimtLe Baiser, pour ne pas le citer –  reviendra telle une piqûre de rappel. Il représente le refuge idéal pour s’y recueillir. D’ailleurs, Russel s’y attardera et fera remarquer à Garfunkel que les deux personnages du tableau ont l’air d’être heureux. « C’est parce qu’ils ne se connaissent pas encore… », répliquera un Garfunkel cynique à souhait. Tout  le cœur de Bad Timing tient dans cet échange.

Ces deux protagonistes seront toujours en opposition, valse d’hésitation légitime quand une personne aime moins que l’autre. De ce déséquilibre, il sera question tout au long du film, il en est même la clé de voûte. D’ailleurs, le choix d’une ville comme Vienne n’est pas innocent de la part de Roeg, les lumières si feutrées de Bad timing tirent leur substance de la fameuse école expressionniste allemande.

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Après cette entrée en matière, un montage abrupt de scènes alternées nous a déjà conduit dans les couloirs glauques d’un hôpital, en pleine nuit, où le professeur Lindel (Garfunkel), hagard, patiente, attendant le verdict des médecins urgentistes. En effet, nous comprenons que sa maîtresse a tenté de se suicider aux barbituriques. Lorsque des médecins interpellent le psychologue pour savoir s’il est de la famille ou peut-être son époux, Linden reste évasif et répond qu’il est juste «un ami».

Accumulation de petits détails sans importance

Parallèlement, un inspecteur joué par Harvey Keitel, chargé de cette enquête de pure routine, va comprendre que « cet ami » a des choses à se reprocher. Une accumulation de détails troublant vont « l’accuser » : dans sa voiture, pourquoi Linden a-t-il changé de fréquence radio ? N’aurait-il pas dû rester sur la fréquence des urgences ? Et pourquoi a-t-il pris le temps de faire une halte dans un bar alors qu’il aurait dû déjà se trouver au chevet de sa maîtresse ?

Par différents recoupements, Keitel va réaliser qu’une erreur de calcul élémentaire joue en la défaveur de notre psychologue : en effet, si Milena (Russell) a appelé son amant à la rescousse aux environs de 23 heures, comment se fait-il qu’elle ne soit arrivée aux urgences qu’à 1heure 30 du matin ? Cet espace temps beaucoup trop long va plonger notre enquêteur dans la perplexité la plus totale. En un chassé croisé entre présent/fantasme et passé – technique du cut-up emprunté à Lester dans son PetuliaRoeg fut directeur de la photo – une reconstitution minutieuse et implacable va se mettre en place pour nous amener à comprendre l’attitude irraisonnée du professeur Linden. N’est-il pas complice, en quelque sorte, de cette tentative de suicide ?

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Différents fragments de ce fait divers vont défiler et nous servir d’indices, à commencer par un attachement précis aux objets du quotidien : coupe-ongle de Linden, broche sur un chemisier, mégots de cigarettes, boite d’allumettes avec un numéro de téléphone écrit à l’intérieur, une culotte et soutien-gorge appartenant à Milena, puis viennent des tableaux et des photos, autant de détails qui nous permettront de reconstituer le puzzle amoureux.

Un espion dans sa propre histoire

Tout au long du film, nous allons nous identifier à ce psychologue car comme l’explique si bien Linden a ses élèves, nous ne cessons d’observer et d’épier tout un chacun. Il y a les espions et ceux que l’on espionne. Une élève ira jusqu’à lui demander s’il n’est pas lui aussi un peu «un espion», il répondra qu’il préfère se qualifier d’observateur. Observer, voilà tout ce que sera capable de faire Linden, il n’est qu’un regard et Milena n’aura rien d’autre en retour que ce sens aiguisé de l’observation. Jamais Linden n’arrivera à montrer ni même à exprimer ses sentiments vis-à-vis de Milena, bien trop occupé à son poste de sentinelle.

En France, Bad Timing devient Enquête sur une passion. D’investigation, il en sera pendant tout le film. La recherche d’un éventuel coupable ne semble pas être la préoccupation de l’inspecteur Netusil. Comme lui, nous serons plutôt complice et carrément voyeur, voire peut être « des espions », en filature ou en planque, avec l’illusion de croire que nous pourrons toujours essayer de dénouer les liens ambigus qui rattachent Linden à Milena.

Faire en sorte que l’autre vous ressemble

Quels sont les rouages qui viennent enrayer cette machine implacable qu’est une histoire dite passionnelle ? Dans un premier temps, une soif de connaissance de l’autre (Linden ne cesse de questionner Milena sur sa vie passée et plus particulièrement sur sa relation avec son ex-mari) puis vient le sentiment de jalousie – l’autre ne vous appartient pas vraiment (Linden assiste impuissant à une étreinte violente entre Milena et un inconnu dans un bar) et enfin, la volonté qu’elle vous ressemble à tout prix et qu’elle soit en phase avec tout vos désirs (Milena, maquillée outrageusement, lui déclare qu’ils sont en train de célébrer la mort de « la Milena » qu’il ne veut pas et la naissance de celle qu’il veut)

Que sait-on de l’être aimé ? Au final, à peu près rien.

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Linden vivra toutes les étapes de cette passion déclinante et aura beau essayer de sonder les recoins les plus intimes de Milena, il ne va rien en extraire. Frustré, il tentera de l’acculer pour qu’elle commette ce geste irresponsable. Lors d’un échange houleux, Milena le prévient : s’il passe la porte, elle se tuera. Ca n’empêchera pas Linden de prendre la fuite en invitant Milena à mettre ses menaces à exécution.

Un calcul temps erroné

Avant d’aller au chevet de sa maîtresse, Linden, en monstre froid et calculateur, prendra donc le temps d’enfiler un costume, d’écouter du jazz dans sa voiture et de traîner dans un bar, laissant les minutes s’égrener en un compte à rebours qu’il sait tragique.

Une fois sur les lieux de son futur crime, Linden profitera de l’état déjà comateux de Milena pour lui faire l’amour. C’est la seule fois où Linden sera « un acteur » dans sa propre histoire avec ce magnifique objet passionnel qu’est Milena. En cet instant fatidique, Linden pourrait choisir de rejoindre sa compagne dans l’au-delà mais c’est bien mal connaître les ressources somme toute limitées de l’âme humaine, Linden préférera vivre avec « son crime » et s’arrangera comme il peut avec sa conscience. Après tout, n’a-t-il pas la conviction qu’il est allé jusqu’au bout de cette histoire sans issue ?

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D’ailleurs, à regarder les scènes coupées sur le DVD de l’éditeur Criterion, nous voyons Linden, après les événements, parler avec un collègue dans les rues d’une autre ville, peut-être New York. A un moment, Linden se retourne sur une femme machinalement tandis qu’une ambulance – rappel de la tourmente d’autrefois – vient à passer devant lui sans qu’il en soit affecté. Linden est un prédateur et commettra les mêmes crimes dans une autre métropole pourvu que sa soif d’observation soit assouvie.

Pour l’empêcher de nuire à nouveau, Netusil essaiera d’amadouer le psychologue pour lui soutirer des aveux. Après tout, Netusil comprend Linden : des femmes comme Milena ne peuvent que nous entraîner dans le chaos. Seulement, une fois de plus, il faudra compter sur un mauvais minutage pour que Linden sauve sa peau. Au moment d’avouer, l’ex-mari de Milena vient lui apprendre que Milena lui survivra, le laissant dans un désarroi total. Comme lui fera remarquer son ex-mari : cette femme-là, il aurait fallu vraiment l’aimer au point d’en oublier sa dignité, ce qu’il était incapable de faire.

Son final

Si l’introduction de Bad timing avait l’avantage de nous situer, son final n’en sera que plus flou. Dans une improbable scène de retrouvaille, Linden croise Milena alors qu’elle descend d’un taxi, tout juste a-t-il le temps de la reconnaître que ce même taxi l’emmène loin de ce spectre. Une dernière fois, Garfunkel se retourne sur cet épisode un peu particulier de sa vie d’observateur et se demande s’il n’est pas la représentation d’un fantasme.

Du visage pathétique de Garfunkel, la vue panoramique sur le Danube nous est imposé, signe d’accalmie, «le Koln Concert» de Keith Jarrett en fond sonore. Sur le pont qui le surplombe, en un dernier adieu symbolique, Milena et son ex-mari s’y étaient quittés. Sans le savoir, celle-ci allait rejoindre, de l’autre côté de la frontière, un destin tragique.

Scabreux, morbide, voyeuriste, les adjectifs peuvent défiler, le film sera vite oublié et pour cause: on y parle de nature humaine et forcément, elle n’est pas belle à voir. Evidemment, « ce viol » est la cause principale du rejet de ce film frontal qui nous implique beaucoup trop.

Seul un spectateur «victime» d’une vraie passion charnelle peut-il être à même de comprendre ce geste et voire même s’identifier à Linden. De là à justifier sa conduite ?…

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En payer le prix fort

En tout cas, les principaux protagonistes de ce film vont en payer le prix fort : le premier, Yale Udoff, son scénariste, n’allait plus jamais récidiver dans cette veine-là. Pour s’affranchir d’un certain Paul Simon, partenaire un peu encombrant et surtout auteur à part entière, ce qu’il n’est pas, Art Garfunkel est surtout l’une des plus belle voix de la pop, celui-ci choisit des films à part qui lui permettent d’exprimer une ambiguïté qui n’apparaît pas forcément sur des scènes de music-hall. Il apparaît dans  Catch 22 et Ce plaisir qu’on dit charnel de Mike Nichols. Mais Bad Timing sonne le glas de sa trop brève carrière au cinéma.

Nicolas Roeg, lui, sera à jamais banni de la caste des réalisateurs fréquentables. Tout du moins en France. Jamais vraiment reconnu, il faudra en effet attendre 30 ans plus tard pour voir cette édition française qui fait également partie d’un coffret qui reprend les « classiques » du réalisateur  (L’homme qui venait d’ailleurs et Ne vous retournez pas) alors qu’il aurait été judicieux d’y adjoindre les deux autres œuvres de Roeg réalisées après ce Bad Timing, le déjanté Eureka et le trop méconnu Insignifiance/Une nuit de réflexion ou la rencontre improbable entre Marilyn Monroe et Albert Einstein, ces trois films ont pour fil conducteur la comédienne Theresa Russel qui va connaître, elle aussi, une carrière météorite malgré des participations diverses dont un remake du film de Goulding : Le fil du rasoir de John Byrum, un polar jusqu’au-boutiste, mais aussi Double jeu de Sondra Locke, La Veuve noire de Bob Raffelson et enfin Kafka de Steven Soderbergh. Puis suivra une longue liste de participations, sans pour autant persévérer dans le cinéma d’auteur où elle s’était faite remarquer avec Le Récidiviste de Ulu Grosbard avec Dustin Hoffman.

Seul son producteur, Jérémy Thomas va tirer son épingle du jeu avec une longue liste de films aussi inclassables et exigeants que Le Dernier empereur de Bertolucci ou Crash de Cronenberg.

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En 2003, il fera confiance au jeune réalisateur Alexander Mackendrick, en digne disciple de Roeg, sa réponse sera le sulfureux et oublié, Young Adam, avec pourtant Ewan McGregor, sorte de petit criminel en puissance qui laissera également mourir la femme qu’il aime, une sorte de double inavoué du personnage incarné par Art Garfunkel. Avec Mackendrick, la relève semble assurée avec d’autres films aussi dérangeants que Perfect Sense ou Hallan Foe.

Reste comme souvenir récurrent, l’affiche française, où cette femme alanguie recouverte d’un drap mauve est le rappel d’une des scènes clés du film : Theresa Russel/Milena y est laissée pour morte avant que Linden/Garfunkel ne soit précipitée dans une boucle temporelle qu’il sait forcément fatale.

Saluons l’excellente initiative de l’éditeur Potemkine d’avoir eu l’initiative d’éditer cette œuvre inclassable. Roeg est un cinéaste important, voire majeur, à l’égal d’un Losey. Petit bémol cependant : Criterion ayant l’habitude de « bloquer » ses suppléments pour les proposer en exclusivité, on ne retrouve pas les entretiens de Nicolas Roeg et de Jérémy Thomas présents sur l’édition américaine (par ailleurs zoné et sans français). Certes, l’éditeur a fait appel à Jean-Baptiste Thoret qui nous présente le film pendant 19 minutes, mais avouons-le, si lil faut saluer l’effort, la prestation du journalistene fait pas partie de ses meilleures. On se consolera avec un beau master proposé ici en haute définition. Très recommandé malgré tout !

Posté par Roland le 02-08-2016

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