OST :: Made in France (Rob)

Alors qu’il y a quelques jours l’éditeur Music Box records a publié la bande originale de Made in France, retour sur le film et ce disque qui a failli ne pas voir le jour…

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Il est peu de dire que la sortie de Made in France, dernier film en date de Nicolas Boukhrief, fut contrarié. Son sujet pour le moins brûlant, voire quasi-prophétique (un journaliste infiltre une cellule djihadiste qui prévoit de commettre un attentat sur Paris), on le comprend, dérange. Après deux prévisions de sortie en salle contrariées, l’un au début 2015, l’autre à la fin de cette même année noire, c’est vers la VOD qu’il fallait se tourner pour découvrir Made in France.

On ne peut que le regretter, car même si Made in France n’est pas exempt de défauts, il cristallise à lui seul tout ce que notre production cinématographique a perdu depuis une vingtaine d’année, à savoir un regard sur sa propre société, une vraie connivence avec les débats, les questionnements, les failles qui façonnent notre quotidien. Cette évidence est pourtant devenue rare, et il n’est pas rare de constater que 95% des films français produits auraient pu l’être il y a 15 ans sans que le traitement ne soit modifié d’un iota. Face au modèle américain, qui de ses films de super-héros post-11 septembre à ses comédies en passant par ses fresques ne fait qu’interroger sa propre histoire¹, la France fait office d’autruche, et il faut remonter à La Haine de Matthieu Kassovitz² pour trouver sur nos écrans le même malaise en forme de miroir proposé au public.

Partant de ce principe, on oubliera quelques petites faiblesses (les policiers caricaturaux notamment) qui pèsent finalement très peu face à une mise en scène solide, inventive, et qui sait gérer admirablement bien tant les problématiques de son sujet (sans offrir de réponse didactique ou de jugement bien-pensant) que son rythme propre à une œuvre « de genre », avec ses codes et ses règles.

Dès lors, on ne peut que rager devant sa sortie chaotique, sacrifiée poliment mais sans appel. Même la sortie ensuite sur support physique témoignait de par son économie de suppléments qui est en soi regrettable, tant ce film fragilisé pourrait avoir beaucoup à apprendre sur sa fabrication, son exploitation et sa réception.

LA BANDE ORIGINALE :

De son vrai nom Robin Coudert, Rob est bien connu des amateurs de bandes originales contemporaines, tant il a su se rendre incontournable auprès d’une génération de cinéastes français (Frank Khalfoun et son remake de Maniac, Alexandre Aja et Horns, la série Le Bureau des légendes, Rebecca Zlotowski sur Belle Epine, Grand Central et prochainement Planetarium). Créateur d’ambiance, il a su en quelques notes retranscrire la froideur urbaine tout en créant une mélodie sombre mais efficace en diable. On pense à John Carpenter période Assault ou encore des sonorités voisines de Tangerine Dream, notamment à travers le morceau Fugue, entêtant en diable. Plus loin, Trapped et Rise and fall semblent les dignes héritiers d’un certaine tradition, dont le bis transalpin en général et le poliziottesco plus particulièrement, mais qui gagne ici une certaine profondeur par son minimalisme, faussement simpliste. Ultime mais fascinant paradoxe de cette bande originale qui séduit autant qu’elle glace.

D’abord prévu chez un autre éditeur qui s’est rétracté devant les évènements ³, c’est Music Box records qui se penche sur cette édition. On y gagne une introduction succinte du compositeur dans le livret et trois pistes supplémentaires. Au final, une quarantaine de minutes à l’image du films : précieuses, noires mais hypnotiques.

  1. Voir à ce titre le passionnant Mythes et idéologies du cinéma américain de Laurent Aknin

  2. Dont le film suivant, Assassin(s), est d’ailleurs co-scénarisé par Nicolas Boukhrief

  3. Lu sur Noisey :

Tu l’as perçu comment cette décision des exploitants de ne pas sortir le film en salles mais juste en VOD ? Ca t’a déçu ?

J’ai surtout été très affecté de la décision du label qui devait à l’origine sortir le disque, de se rétracter après les attentats de novembre. Le directeur de ce label a expliqué qu’il dirigeait un label de « poésie » et que par conséquent, il ne pouvait pas sortir un disque qui pouvait poser un débat. Je me suis dit qu’il n’avait rien compris, rien à rien, et surtout rien à la poésie, qui est l’acte le plus engagé qui soit. La peur ne grandit personne. Après, ne pas sortir le film en salle a été une sage décision. Cela a permis d’éviter une confusion sur le message ou les intentions du film. Ce n’est pas un film scandaleux, ni même un film réellement engagé.

Posté par Sylvain Perret le 10-06-2016

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