°03. Simple et personnel (Pierre Jolivet)

A L’œil du témoin, si il y a bien un réalisateur pour lesquels nous aimerions recueillir les propos, c’est bien Pierre Jolivet. Contacté à cette occasion, celui-ci avait gentiment décliné l’invitation, Pierre Jolivet n’aime pas regarder en arrière et encore moins parler de ses films passés.

Enorme frustration car toute l’œuvre du réalisateur est quasi inédite sur support, ce qui aurait pu être l’occasion d’interpeller les rares éditeurs DVD encore un peu curieux ou les plateformes VOD. Peut être une occasion manquée qui pourra, nous l’espérons, un jour se concrétiser.

En attendant ce rendez-vous, c’est Sylvain Angiboust, collaborateur régulier à L’avant-Scène et l’un des fondateurs de la revue Split Screen hélas trop tôt disparue, qui s’est attelé à une étude comparative entre deux films méconnus du réalisateur. Pourtant deux œuvres cultes auprès d’un public d’initiés : «Strictement personnel» avec Pierre Arditi et «Simple Mortel» avec le regretté Philippe Volter.

Jamais de la vie, le dernier opus de Pierre Jolivet fut, et de loin, le meilleur film français de l’année 2015. Il a été peu vu, peu commenté, peu récompensé. C’est bien dommage. Plus dommage encore : deux autres films du réalisateur sont aujourd’hui quasiment invisibles : son premier long-métrage, Strictement personnel (1985) et le quatrième, Simple mortel (1991). Deux films de genre, une belle série noire éditée autrefois en VHS, et un film de science-fiction hors-normes dont le DVD est épuisé depuis longtemps.

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Les deux films se déroulent sur seulement quelques jours, durant ce qui devrait être pour leurs personnages un moment de relâche : c’est en effet lorsqu’ils prennent des vacances que le policier Jean Cotard (Pierre Arditi dans Strictement personnel) et le linguiste Stéphane Marais (Philippe Volter dans Simple mortel) voient leur vie basculer. Le premier rend visite à son père et découvre une affaire de prostitution, liée à un réseau criminel plus important. En enquêtant sûr son temps libre et en marge de la loi, l’inspecteur Cotard se comporte plutôt comme un détective privé. Dans Simple mortel, Marais passe quelques jours seuls, en l’absence de sa compagne. Il devient le jouet de forces extraterrestres qui l’obligent à participer à un dangereux jeu de piste, sous peine de représailles.

La fiction prend place dans le quotidien. Sur ce point comme sur tant d’autres, le cinéma de Pierre Jolivet diffère de celui de Luc Besson dont il partagea les débuts (Jolivet a coécrit Le Dernier combat de Besson et en interprète le rôle principal ; il a également participé au scénario de Subway)¹. Besson fait un cinéma de fantasmes, où le métro ressemble à une boite de nuit (Subway), où les punks deviennent des agents secrets (Nikita) et où on rencontre des extra-terrestre dans les pyramides d’Égypte (Le cinquième élément). Jolivet est plutôt un cinéaste attentif à la réalité et au contexte social de ses histoires, à la manière de Bertrand Tavernier.

Un réalité à laquelle Jean Cotard préfère visiblement son imagination : le policier se rêve en écrivain, invente des intrigues criminelles alors qu’il n’a pas attrapé de bandit depuis longtemps – au grand dam de son supérieur. Il essaie de résoudre ses enquêtes en élaborant des profils psychologiques qui ne s’accordent pas avec la réalité des faits. Sa vie est un roman, pour paraphraser un autre film avec Pierre Arditi : notre héros souffre de bovarysme, cette tendance à rêver son existence au lieu de la vivre. Le roman de Flaubert est explicitement cité par Jolivet.

Le policier, qui refuse de porter une montre, est toujours à contretemps : il attend d’être en vacances pour arrêter des criminels, porte son arme de service lorsqu’il n’en a pas besoin (il prend le train avec et fait peur à une passagère) mais perd du temps à aller la chercher lorsqu’elle lui serait utile pour poursuivre un assassin. Il aime prendre son temps : il demande à être muté aux archives de la police, un poste calme, loin des affaires de terrain, et il n’aime pas voyager en TGV car le trajet est trop rapide pour qu’il puisse lire. Son enquête met à mal ce besoin de tranquillité : le voilà obligé de courir et de se battre.

Dans Simple mortel, Stéphane Marais est lui aussi en léger décalage avec la réalité : sans être passéiste dans son mode de vie, il entretient une forte relation avec des temps reculés, travaille au milieu des archives et parle des langues anciennes.

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Les personnages de Jolivet sont souvent à la marge, par leur comportement (les héros de Strictement personnel et Simple mortel sont des originaux) ou leur statut social, comme le guérisseur du Frère du guerrier (2002) qui vit dans la nature, à l’écart des autres hommes. Le cinéaste a montré dans plusieurs films son intérêt pour les marginaux et autres déclassés, de la comédie Zim and Co. aux admirables polars sociaux Fred et Jamais de la vie.

La relation de Stéphane avec les civilisations du passé évolue en un conflit avec le monde moderne et sa technologie : les extra-terrestres s’adressent à lui en gaélique ancien (langue qu’il est seul à comprendre) mais le font par les moyens de communication modernes, chaine hi-fi, baladeur, autoradio, fax… Le film décline les différents moyens de la communication humaine, du livre à la télévision. Il va même plus loin en faisant l’hypothèse d’un contact avec d’autres formes d’intelligence, dans des galaxies lointaines, comme une version inversée et maléfique du « E.T. téléphone maison » de Steven Spielberg.

Dans Simple mortel, le danger vient de la machine : la radio nous donne des ordres, voitures et camions échappent au contrôle de leur conducteur et les coups de feu partent tout seul des fusils. Les objets technologiques sont cadrés en amorce, au premier plan où ils semblent plus gros que les personnages. Lorsque Stéphane doit passer un examen médical, Jolivet filme l’appareil de radiographie comme une masse inquiétante qui occupe tout l’écran et dont les commandes, à nouveau, n’obéissent pas au médecin (« Plus c’est moderne, plus c’est compliqué, moins c’est fiable » constate le radiologue ; « C’est effrayant », répond le patient). Cette méfiance envers les technologies de l’information et de la communication vient en droite ligne du cinéma paranoïaque américain des années 1970, des écoutes téléphoniques de Klute d’Alan J. Pakula et de Conversation secrète de Francis Ford Coppola, ou encore des gros ordinateurs des Trois jours du Condor de Sydney Pollack. L’architecture est elle aussi filmée de façon menaçante : les décors les plus ordinaires (aéroport, parking, métro…) sont cadrés en plan larges, de façon à ce les humains semblent perdus dans l’image. Jolivet filme les rues de Paris étrangement désertes, écrasées par la chaleur.

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Le Paris de la fin des années 1980 semble déjà loin à un spectateur actuel : dans Strictement personnel, les grands boulevards sont moins touristiques qu’aujourd’hui, on y trouve encore des salons de massages douteux et des repères de dealers. Tout l’art de Jolivet est d’apporter une forme d’étrangeté à ces lieux du quotidien, voire d’y faire naitre l’angoisse : une salle de danse déserte devient le lieu d’un règlement de compte nocturne dans Strictement personnel et le héros de Simple mortel explore les profondeurs d’une cité dortoir, jusqu’à une cave obscure où déroulent des activités malsaines.

Dans les deux films, le mystère se trouve au coin de la rue. Les crimes que Cotard ne parvient pas à résoudre lorsqu’il est en service, il les découvre aussi au sein de sa propre famille. Le policier a vécu à l’écart des siens pendant de nombreuses années et en les retrouvant il met à jour un véritable nid de vipères. Il ne s’agit pas d’une « famille » au sens mafieux du terme, plutôt d’individus qui ont été entrainés sur la pente du crime après un mauvais choix et qui ont persisté dans leurs erreurs. La famille de Strictement personnel est une famille décomposée, brisée par la mort de la mère des années plus tôt : ses membres ont perdu le contact, les enfants ont été séparés et le père a refait sa vie avec une femme plus jeune. La tentative de Cotard pour renouer avec ses proches sera l’élément déclencheur du drame : le passé devrait parfois mieux resté enterré. Des années plus tard, Jolivet abordera à nouveau les liens familiaux au travers du film policier dans Mains armées (2011), où un père et la fille qu’il a délaissé, tous deux policiers, se retrouvent sur la même enquête.

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Commencé dans une certaine décontraction avec son personnage de policier lunaire, Strictement personnel bascule progressivement dans le drame avec la mort du père, l’apparition d’un frère drogué et la révélation d’autres secrets de famille. La tragédie s’achève pourtant par une pirouette ironique, Cotard trouvant enfin la tranquillité dans un endroit des plus étonnants.

Dans Strictement personnel, Jolivet se joue de la frontière entre la fiction et la réalité au travers des romans écrits par son héros, et aborde avec une certaine noirceur les liens familiaux. Il esquisse aussi d’autres thèmes, trop sans doute pour un premier film qui a parfois tendance à se disperser : le vieillissement (en retrouvant sa famille, Cotard fait le point sur sa vie), la vie de couple et la solitude (il entretient une relation à distance avec une femme qu’il appelle régulièrement au téléphone mais ne parvient jamais à aller voir), la culpabilité (il revoit sa mère lors de plusieurs flash-back étranges mais peu convaincants, qui constituent la seule faute de goût du film), et même une réflexion sur l’art, les valeurs du vrai et du faux, au travers d’un trafic de copies de toiles de maitres.

L’intrigue de Simple mortelle est au contraire parfaitement nette, une épure au croisement de la science-fiction et de la terreur psychologique, aussi marquante que les meilleurs épisodes de La Quatrième dimension.

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Plus qu’une tonalité ou un univers commun, ce qui rapproche les deux films (et les autres œuvres de Jolivet), c’est un semblable questionnement moral, la façon dont le réalisateur amène ses personnages à faire des choix tranchés et à en assumer les conséquences souvent dramatiques : un individu peut-il livrer sa propre famille à la justice (Strictement personnel) ? Peut-il gâcher volontairement son existence pour venir en aide à quelqu’un (Force majeure, 1989) ? Sacrifier son meilleur ami pour sauver des milliers d’inconnus (Simple mortel) ? Violer la loi pour conserver son travail (Ma Petite entreprise, La Très Très Grande Entreprise, 2008) ? Faire surveiller celle qu’il aime (Je crois que je l’aime) ? Risquer sa vie pour aider un patron qu’il méprise (Jamais de la vie) ?

La concision des films de Pierre Jolivet (qui durent rarement plus d’une heure trente) ne doit pas masquer l’ambition de leurs questionnements.

Le dernier plan de Simple mortel, sur un ciel nocturne et étoilé, révèle l’ampleur métaphysique du propos du cinéaste. En une image d’une sobriété exemplaire et chargée d’une émotion difficilement soutenable, Jolivet remet en perspective la Terre avec le gigantisme de l’univers connu et connu. Notre planète nous semble alors bien ordinaire, un monde parmi tant d’autres, et pas le plus important, entouré de forces qui dépassent l’entendement humain, si limité. Les Terriens sont renvoyés à leur condition de « simples mortels ». Face à la grandeur de l’univers, la vie humaine, les catastrophes naturelles et les conflits entre États qui composent notre quotidien deviennent bien peu de choses. Ils n’en sont pas pour autant anodins car – on y revient – Jolivet est un cinéaste moral pour lequel chaque vie compte, et n’est jamais ôtée à la légère.

La sobriété de cette fin nous plonge dans des abimes de réflexion, où le soulagement le dispute à l’angoisse. C’est à la fois un triomphe pour l’humanité, puisque la Terre a été sauvée de la menace extraterrestre, et un échec cinglant pour le personnage de Stéphane, que ce jeu sadique a conduit aux limites de la folie. Le personnage a perdu tous ses repères, relationnels (sa compagne et son meilleur ami sont morts), moraux (il tue à deux reprises, d’abord par accident puis volontairement) et philosophiques (cet individu prosaïque découvre qu’il n’est pas seul dans l’univers). Le film se prête même à une lecture théologique, puisque Stéphane se retrouve dans la position d’un prophète moderne : il entend des voix, assiste à des phénomènes inexplicables et reçoit des ordres d’une force invisible dont la sévérité renvoie à celle du Dieu cruel de l’Ancien Testament, qui testait les humains ; mais le sacrifice qui est demandé à Stéphane est encore plus grand que celui d’Abraham car rien ni personne ne prendra la peine d’interrompre son geste fatal.

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Bien qu’il raconte un jeu cosmique où la Terre n’est qu’un pion parmi d’autres, Simple mortel est un film antispectaculaire, se déroulant intégralement dans des décors quotidiens, sans aucun effet spécial. Il s’agit sans doute du film de science-fiction le plus atypique jamais réalisé, qui convoque l’imaginaire et les enjeux du genre mais laisse totalement hors-champ son décorum.

Pierre Jolivet n’est jamais revenu à la science-fiction après Simple mortel. Autre expérience unique, celle du film historique, avec Le Frère du guerrier, excellente chronique médiévale. Strictement personnel a par contre été suivi de plusieurs polars, entrecoupés de comédies à succès (dans Ma petite entreprise, l’humour et le social se mêlent). À l’aise dans plusieurs genres, Jolivet est un cinéaste discret mais solide, mais dont nous attendons chaque nouveau film avec impatience.

SYLVAIN ANGIBOUST

¹ Le casting de Strictement personnel témoigne de la proximité de Jolivet et Besson à leurs débuts : on y retrouve en effet Jean Reno et Jean Bouise, qui jouent aussi dans Le Dernier combat et Subway. Jolivet y dirige également pour la première fois François Berléand, qui deviendra un habitué de ses films et remportera un César pour son rôle dans Ma Petite entreprise (1999).

Posté par Sylvain Perret le 18-05-2016

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