#02. Deux questions à…Doug Headline

Constat édifiant : en 2016, les projets français s’appellent Les Visiteurs 3, les Tuche 2, Camping 3, Brice de Nice 3, Boule et Bill 2, et consorts. Le retour de Promouvoir, ayatollah de la sacro-sainte Morale Médiévale n’arrange rien. Résultat : on ne peut que constater que la marge de notre cinéma a de plus en plus de mal à être visible en salle (les quelques salles pour Evolution de Lucile Hadzihalilovic) quand ils ont la chance d’y arriver (le Made in France de Nicolas Boukhrief qui finit en VOD, les titres qui finissent uniquement en vidéo comme Alone, Night fare ou Dealer). Du coup, nous avons décidé de contacter plusieurs flibustiers du cinéma de genre qui tentent de donner vie à cette marge, pour leur poser deux questions : « Pourquoi le cinéma de genre français a-t-il tant de mal à exister ?« , et « Quels sont tes projets ?« . Une manière de faire le bilan, de donner la parole aux intéressés. Pour ce deuxième épisode, nous donnons la parole à Doug Headline, réalisateur de Brocéliande, d’un segment de l’anthologie Sable noir, et de quelques documentaires remarquables sur Jeanne Moreau, Lino Ventura ou Bernard Blier, mais aussi l’un des fondateurs du magazine culte Starfix, auteur de polar et de bandes dessinées. Un touche-à-tout qui s’est prêté à notre jeu.

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Pourquoi le cinéma de genre français a-t-il tant de mal à exister ?

Parce qu’aucun genre n’a d’existence historique solide, durable et légitime en France en dehors du film policier.

Parce que le retour sur investissement des films de genre est beaucoup trop faible aux yeux des producteurs français. C’est également le cas pour les films policiers, malgré l’ancienneté du genre en France. Il est difficile de monter un film policier un tant soit peu commercial avec très peu d’argent. Et la capacité des polars à engranger des entrées plafonne vite, autour d’1M de spectateurs. Voir l’exemple d’Un Prophète : carton unanime auprès de la critique, presse et médias enthousiastes, Césars, Oscars… Impossible de faire mieux. Résultat au box-office ? 1,1 million d’entrées. Ou celui de La French, gros budget (26 M€), casting poids lourd, gros lancement publicitaire. Box-office ? 1,5 million d’entrées.

Il suffit de comparer avec le résultat des comédies sorties dans le même laps de temps pour bien saisir la situation. En conséquence, le cinéma français fabrique de moins en moins de polars. Les autres genres (fantastique, horreur, SF) n’ont qu’une existence anecdotique dans le paysage cinématographique français. Ce sont des anomalies, à chaque fois produites dans des circonstances marginales, hors normes ou passagères.

En résumé, un producteur préfèrera donc toujours monter cinq ou dix comédies plutôt qu’un film de genre : la chance de voir une comédie cartonner au box-office est bien supérieure. Même si neuf comédies sur les dix se plantent, s’il y en a une seule qui marche, elle peut rapporter gros, très gros. (Exemple : Bienvenue chez les Ch’tis, Intouchables, Qu’est-ce qu’on a fait au Bon Dieu ?, etc, etc.) Et il ne subsiste donc dans le cinéma français que deux genres, faciles à fabriquer techniquement et relativement peu onéreux en dehors du salaire des acteurs : la comédie et (un peu) le drame social contemporain dérivé du mélodrame type Marie-Line, Fatima, La Loi du marché, etc. Quelqu’estimables puissent être, parfois, certains de ces films, il est dommageable et en définitive destructeur pour une cinématographie nationale de se limiter à deux genres ou sous-genres.

– Quels sont tes projets ?

Plus aucun en France depuis fin 2010, à part des collaborations occasionnelles avec des compagnons de route de longue date, par exemple François Cognard, venu comme moi de Starfix, avec qui nous avons initié le prochain film de Hélène Cattet et Bruno Forzani, un polar post-moderne. Je suis toujours heureux de donner des coups de main ça et là aux gens que j’aime et apprécie qui travaillent à la marge. Mais ça ne m’intéresse pas d’occuper une place dans le mainstream français. Quand bien même ça m’intéresserait, je pense sincèrement que j’en serais tout à fait incapable. Les gens du mainstream français sont à mille lieues de la culture et des préoccupations des lecteurs de Mad et des miennes.

On ne peut pas faire de films de genre sincères et honnêtes en France, excepté si on travaille en se passant presque complètement du système de production français, avec une sous-économie libre. C’est d’ailleurs ce que j’aurais dû faire il y a quinze ans, à l’époque où je voulais commencer par tourner un film noir adapté de ce roman de mon père qui a plus tard servi de base au Gunman de Sean Penn. Mais au lieu de ça, par pur désir de tourner, je me suis laissé embarquer sur Brocéliande, un film de commande dont je me suis sorti comme j’ai pu, puis sur plusieurs projets italiens et américains dont aucun n’a vu le jour et qui au final ont été une grande perte de temps. Je suis passé par la TV pour Sable Noir et Villa du Crépuscule, un hommage aux fans de cinéma-bis tourné dans les conditions du court-métrage plutôt que dans celles de la TV. Dans le même temps, la porte ouverte en 2001 par Le Pacte des Loups s’est vite refermée à cause de Blueberry et de quelques autres gros échecs commerciaux du même ordre. J’ai écrit pour différents producteurs un western spaghetti, un film fantastique moyenâgeux, un giallo surnaturel, un film d’aventures historique, dix autres sujets, rien que des films de genre. Pour un tas de raisons différentes, aucun d’eux ne s’est fait. Alors je suis revenu à mon point de départ et j’ai essayé de développer des polars, notamment un truc tout à fait imparable avec Nicolas Boukhrief, qu’il s’est cependant avéré impossible de monter. Ce rejet généralisé par le système de production d’un projet si excellent m’a ouvert les yeux. J’ai abandonné toute velléité de travailler dans le système français. Depuis 2011, je ne développe plus que des projets aux USA, des polars principalement. Il y en a quatre en chantier actuellement, à des stades divers d’avancement. Je ne suis le réalisateur d’aucun, le scénariste d’un seul, le producteur associé de tous.

Je considère toujours que ce que j’ai tourné de meilleur a été mon premier court-métrage, fabriqué en complète autonomie, sans financement extérieur. J’aurais aimé continuer à tourner comme ça, en France et en Europe, des films de genre comme ceux qui me faisaient rêver quand j’étais gosse. Si cela avait été possible, avec un peu plus d’expérience, au bout de deux ou trois films, je crois bien que je serais devenu un réalisateur de genre réellement valable. Mais j’ai manqué de chance et ensuite les choses ont changé. La porte brièvement entr’ouverte au début des années 2000 s’est refermée à présent. Pour le moment, du moins. Cela changera peut-être. Pour tous ceux qui se lancent aujourd’hui, je l’espère de tout cœur.

Remerciements : Doug Headline & François Cognard.

Posté par Sylvain Perret le 20-04-2016

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