°02 – La Belle vie (Robert Enrico)

Dans le cadre de la deuxième édition du festival Play it again Sam, en soirée de clôture, l’éditeur et distributeur Héliotrope proposera la projection de La Belle vie, premier film de Robert Enrico, en copie restaurée, au cinéma Les Fauvettes, en présence des réalisateurs Laurent Heynemann et Jérôme Enrico. L’occasion de revenir sur ce film méconnu et précieux avant sa ressortie en salle prochainement…

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Démobilisé après 27 mois de service militaire en Algérie, Frédéric rentre à Paris, et épouse Sylvie. A la recherche de lendemains meilleurs, il erre dans la capitale.

Il est souvent passionnant de découvrir ou redécouvrir à rebours des premières œuvres d’un cinéaste reconnu pour les suivantes. Bien souvent, les coups d’essais, avec toutes leurs maladresses, choisissant ou non de partir dans un ou plusieurs sentiers balisés, possèdent le charme de la naïveté et de la spontanéité. Parfois méconnus ou oubliés, ils permettent d’offrir aussi de formidables pistes de lecture et de mises en perspective d’une carrière qui prit parfois des routes différentes par la suite. C’est le cas de Robert Enrico, qui n’est pas encore réalisateur de ses futurs classiques populaires Les Grandes gueules, Les Aventuriers ou Le Vieux fusil.

Par la suite, Robert Enrico rencontrera le succès mais aussi les échecs, et composera durant plusieurs décennies une carrière d’artisan relativement efficace. A l’aube des années 60, après avoir fait ses preuves dans des commandes institutionnelles, le metteur en scène se fait connaître avec La Rivière du hibou, court-métrage qui obtient la Palme d’or en 1962. Cette adaptation d’une nouvelle d’Ambrose Bierce fera même forte impression sur Rod Serling, qui diffusera le film au sein de sa série La Quatrième dimension deux ans plus tard, remportant un Oscar.

Fort de son prix cannois, Robert Enrico décide de travailler à son premier long-métrage, une œuvre ancrée dans son époque. Nous sommes en 1962, et le cinéma est encore sous le choc A Bout de souffle. Sous influence, Robert Enrico filme les errances parisiennes de ses personnages, loin des studios, entre ruptures de tons, montage mélangeant passages documentaires et fiction, et caméra portée. Sur le fond, il est question du retour douloureux d’un appelé après 27 mois passés en Algérie, guerre à laquelle Enrico participa.

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La Belle vie dégage aujourd’hui un doux parfum de naïveté et de candeur, à la fois radical dans certaines idées formelles et romantique dans la bluette des deux amants. L’errance est de rigueur, et les non-dits dans le couple sont nombreux, que le réalisateur, à la fois scénariste, n’épargne pas. Dans la première partie, durant le voyage de noces à Monaco, la caméra effectue des travelling circulaires, et le montage laisse s’éteindre les deux personnages dans de très longs fondus au noir. Plus tard, se multiplient un jeu de faux semblants et de profondeur de champ, et il n’est pas rare de découvrir au second plan une image en rupture avec celle du premier.

C’est le cas dans la chambre des deux amants, minuscule lieu d’amour, en contradiction avec l’immense vue qu’offre Paris. Cette idée d’artifice est un des thèmes du film, comme le souvenir lointain de cette Guerre d’Algérie, planant en murmure sur tout le film sans jamais être clairement citée ou montrée. Nous la retrouvons lors des développements photos, de la courte relation avec cette fille d’un soir ou de ce voyage de noces. Et finalement, Frédéric sera rattrapé par une petite phrase d’un postier. S’isolant un temps dans l’amour et la belle vie, il en oubliera la dure réalité au profit de cette notion artificielle : se croire libre.

Mais la censure militaire n’appréciera pas. Une séquence est coupée, d’autres font débat, notamment celle de l’orchestre reprenant la Marseillaise dans une version jazz. Parmi l’orchestre, à la trompette, un certain François de Roubaix, fidèle ami et compositeur de Enrico jusqu’à sa mort. Finalement, le cinéaste devra batailler entre les interdictions et les remontages pendant deux ans, avant de déclencher un scandale lors de son rapide passage en salle. Un échec cuisant malgré un prix Jean Vigo qui poussa le metteur en scène à accepter une commande : Les Grandes gueules. Ce sera enfin le succès et la mise en place d’une fidèle équipe (José Giovanni, François de Roubaix, Lino Ventura).

La Belle vie appartient aux films moins connus de Robert Enrico, trop rapidement catalogué comme un metteur en scène de l’action et l’aventure. Disponible en DVD sans le moindre supplément, il ressort dans quelques jours par l’entremise de Heliotrope Films. En effet, en 2016, le distributeur restaure une copie et propose ainsi le film en DCP 2K, pour une sortie prévue cette année. Programmateurs de bon goût, vous savez ce qu’il vous reste à faire…

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Posté par Sylvain Perret le 18-04-2016

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