L’homme qui ne fait que passer

Sorti en juin 2015, le deuxième film de Michel Mardore, « Le mariage à la mode », est édité chez Doriane films soutenu par un documentaire qui apporte un éclairage indispensable à la carrière météorite de Michel Mardore.

« L’énigme Mardore » d’Eric Le Roy est le genre de complément qu’on aimerait voir et revoir sur chaque DVD de films français dit de « catalogues ».

 

Qui était Michel Mardore ?

 

Dans les années 80, Michel Mardore était déjà une énigme pour les gens qui l’ont approché, des intervenants tels que Jean-Pierre Mocky ou Gérard Mordillat interrogés à cette occasion, tous s’accordent à dire que l’homme était insaisissable, eux-mêmes ont du mal à réaliser qu’on puisse les questionner sur ce « mardore » qui a disparu trop vite des circuits littéraires et cinématographiques.

1ère photo

Alors qui était Michel Mardore ?

Un critique de cinéma ?

Un romancier ?

Un cinéaste ?

En 1960, Michel Guinaman décide de s’appeler autrement : ce sera Mardore ! Le choix du pseudonyme n’est pas innocent et nous renvoie vers l’un de ses ouvrages fétiches,  « Les Chants de Maldoror » de Lautréamont.

En changeant de nom, Michel Mardore a déjà la volonté de se détacher de lui-même car il n’y a que dans le monde de l’art que l’on peut « se renommer », et avoir la possibilité de forcément se dédoubler, car ce « Mardore » aspire à autre chose qu’une vie de provincial, tel Rastignac, il monte à Paris, pour faire carrière !

Ce qu’il va réussir en partie, avec à son actif, quatre romans : « La première communion » chez Gallimard, « Le Sauveur », « Le Mariage à la mode », « Une si jolie petite fille » et deux films : « Le Sauveur » et « Le mariage à la mode », ainsi qu’une longue collaboration à de nombreux magazines de cinéma, à la fois pour « Les cahiers du cinéma » et « Positif », il fut d’ailleurs l’un des rares critiques à avoir écrit pour les deux revues concurrentes. Puis, Michel Mardore collabore à « Nouvel Obs » et à bien d’autres magazines affiliés au fameux groupe Filipacchi, dont le fameux magazine de charme « Lui ».

Le documentaire via son réalisateur Eric Le Roy tente de résoudre l’énigme Mardore, pourquoi a -t-il soudain abandonné et tourné le dos à chacune de ses activités.

ecriture de mardore

Mardore/Le Roy

 

Depuis 25 ans, Eric Le Roy tient un rôle primordial au sein du CNC, la défense du patrimoine, ainsi que la valorisation d’un catalogue encore vaste et inexploité. Sa mission principale, faire découvrir les oeuvres cinématographiques oubliées et singulières du cinéma français. Il affectionne les cinéastes de la marge comme il aime le dire. Cela tombe bien, Mardore est un locataire de ces marges.

Lorsque Michel Mardore se présente à lui, c’est justement pour éclaircir des problèmes de droits après avoir liquidé sa société de production « Nadja films ». A la croisée des chemins, Michel Mardore souhaiterait voir ses oeuvres éditer sur un support.

le sauveur

Eric Le Roy retrouve un négatif de son premier film, « Le Sauveur » et demande à Patrick Brion, grand admirateur du film, de le diffuser pour une séance de l’émission « Le cinéma de minuit » puis le film connait une sortie dvd chez Doriane films.

Un lien s’est créé entre Michel Mardore et Eric Le Roy.

En effet, ce premier essai a réuni les deux hommes qui s’étaient croisé dix ans plus tôt chez Jean-Pierre Mocky.

A l’époque, Eric Le Roy ne connaissait pas encore les films de Mardore. A la vision du « Sauveur », il découvre une oeuvre à part qu’il veut défendre à tout prix.

Mardore est également un orfèvres des mots. Eric Le Roy se familiarise avec les oeuvres littéraires dont ses écrits sur le cinéma avec l’ouvrage « Pour une critique-fiction », précis méthodique d’une cinéphilie indispensable.

années 80

La deuxième étape de ce travail de mémoire ne se fera pas non sans mal avec le deuxième film de Michel Mardore, « Le mariage à la mode », bloqué par d’inévitables problèmes de droits.

Profondément attristé par ces imbroglios juridiques, Michel Mardore voit son histoire la plus personnelle prise en otage mais surtout ravive le souvenir d’un tournage difficile.

Après quelques années de négociations, les droits se débloquent. Hélas Michel Mardore meurt d’un infarctus avant de voir sa deuxième oeuvre en DVD.

Devenu légataire de l’oeuvre Mardore selon la volonté de Mardore lui-même, Eric Le Roy se retrouve à continuer l’aventure seul avec le désir de lui rendre hommage. Il mettra plus d’un an à concevoir ce témoignage.

 

Michel et Monique

 

S’il y a l’oeuvre à redécouvrir, il y a aussi le parcours sentimental de l’homme.

L’un des angles d’attaque les plus réussis du documentaire est d’avoir retrouvé le grand amour de Michel Mardore, une certaine Monique Bessac épouse alors d’un journaliste lyonnais Christian Zimmer, qu’il avait rencontrée à la fin des années 60. Qui est ni plus ni moins le personnage d’Ariel, l’héroïne du roman « Le Mariage à la mode ». A cette époque, Monique est photographe de plateaux et la meilleure amie de Véronique Nordey, compagne de Jean-Pierre Mocky.

michel et monique

Au fil des propos de Monique se dessine la personnalité complexe mais déterminée de Mardore qui va littéralement se perdre dans les dédales d’une histoire intime qui deviendra roman et film, n’arrivant plus vraiment à distinguer la frontière entre réalité et fiction.

Monique et Michel se fréquentent donc dans le Lyon des années 70, le mari de Monique est prévenu de cette liaison. De manière très brève, un couple à trois se forme. Dans l’après 68, on pouvait envisager tous les possibles. Le futur terreau d’une matière fictionnelle pour Michel Mardore.

Après une brève tentative de vie commune, c’est la séparation. Monique désire un enfant et Michel s’y refuse, il ne se projette pas dans cette vie conventionnelle. Au final, il ne pardonnera jamais à Monique de choisir ce camp-là, celui d’un certain confort.

Michel Mardore a-t-il aimé Monique ?

Est-il attaché à cette femme ou à l’idée d’une relation libre avec elle ?

monique hier

Si le documentaire via les propos des intervenants explore les méandres de l’homme, un autre récit s’écrit en parallèle, celui d’une dépossession. En effet, Monique se voit par deux fois, en personnage de roman d’abord mais également à travers les traits de la comédienne Catherine Jourdan. Mardore ira jusqu’à retrouver la copie exacte d’un chemisier de Monique que l’actrice Mireille Darc lui avait prêté pour la matérialiser à l’écran !

Le plus pathétique étant que Monique, guère intéressée au départ par les avances de Mardore avait finit par céder un peu par dépit. De même, après leur parenthèse de vie commune, Monique avait déjà décidé de changer de vie.

La principale intéressée s’interroge elle-même sur la démarche de Mardore reproduisant sans cesse la même aventure classée sans suite, ce qui ne fait que renforcer le caractère poignant de son témoignage car nous comprenons à demi-mot que Michel Mardore, frappé de résilience, est donc condamné à revivre cette liaison encore et encore. Peut-être même qu’a travers l’oeuvre romancée et son adaptation, lui envoyait-il des signaux de détresse afin d’attirer à nouveau son attention ?

Pour autant, Monique ne répondra pas présente.

extrait du scénario

Tout juste le hasard qui l’amène dans une librairie pour y découvrir ce roman où elle se reconnait évidemment, quelque peu désarçonnée par la réappropriation de leur histoire, « mais c’est moi ! » s’exclamera-t-elle même en parcourant le roman.

Se rendra-t-elle seulement à la projection du film ? Apercevra-t-elle Michel Mardore ?

Quoiqu’il en soit, Michel et Monique ne se reverront plus.

A sa plus grande surprise, 30 ans plus tard, cette histoire ressurgit à travers la requête d’Eric Le Roy, recueillir son précieux témoignage afin de récupérer de nouveaux indices dans le cheminement de Michel Mardore. Par la même occasion, de boucler la boucle, délivrant peut être Monique Bessac d’un poids certain, une façon comme une autre d’exorciser le passé.

monique aujourd'hui

 

Mardore/Rohmer

 

Un des paradoxes du critique Michel Mardore, aimer autant le cinéma de Rohmer que celui de Mocky, deux ogres à leurs façons, dont il aura du mal à s’émanciper.

Et si Eric Rohmer est l’homme d’un seul roman édité chez Gallimard, « La Maison d’Elisabeth », Mardore, lui, est un romancier. Il donc est plus un homme de lettres que son modèle. Justement, cette identité littéraire, Mardore aimerait s’en débarrasser pendant un temps. C’est peut être cette volonté qui le fera revenir à la réalisation mais aussi l’envie de régler ses comptes avec Monique.

machine à écrire

Si « Le Sauveur » a été réalisé dans une liberté totale, il n’en sera pas de même pour « Le Mariage à la mode ».

Michel Mardore rentre en conflit avec Véra Belmont et sa soeur, les productrices du film, il ne plie pas face à leur caractère emporté. L’intrusion des soeurs Belmont dans une histoire aussi intime ne sera pas sans conséquences. De plus, sa Monique de cinéma, Catherine Jourdan a elle aussi hérité d’un caractère bien trempé.

rohmer

Avec ce « Mariage à la mode » qui aurait pu figurer dans un conte et proverbe, Mardore paie son tribut à l’oeuvre du maitre tant il est évident que le film en est une tentative réussie. Tout comme les films de Rohmer, « Le Mariage à la mode » est une oeuvre faussement improvisée et très écrite, au mot près même. Il est le témoignage évident d’une époque, les années 80 et ses mutations, Ariel et Jean-Michel sont les prototypes par excellence des « jeunes gens modernes ». On aimerait même y voir apparaitre ses plus dignes représentants, que ce soit Alain Pacadis, Jean-François Bizot, Serge Clerc, et piocher dans une bande-son, où « Le Rectangle » de Jacno ne serait pas tout à fait un hasard.

En la personne singulière d’Ariel, double inavoué de son créateur, Michel Mardore signe le portrait d’une femme sans attaches, libre et indépendante. Les héroïnes rohmeriennes seront toujours affiliées aux années 80, il serait dommage d’oublier cette autre figure emblématique.

Si le film remporte un succès d’estime et critique, l’affaire sera classée sans suite.

Mardore aura du mal à se remettre de cette expérience et commence un processus de démolition de sa propre personne.

Pour commencer, à la plus grande surprise de ses proches, Mardore quitte le petite monde de la critique

Autre aspect très touchant du documentaire, quand Michel Ciment raconte que Mardore continuait malgré tout de se rendre aux projections presse mais seulement en tant que spectateur. « Il n’était déjà plus là » reconnait le rédacteur en chef de « Positif », Mardore suivait désormais le parcours balisé d’un cinéphile, s’asseoir dans une salle de projection et au final n’en attendre que sa pénombre.

A ses dépens, Michel Mardore a-t-il appris cette leçon : on ne joue pas impunément avec la vie des autres ?

 

Apparitions Mardorienne

 

Figure Modianesque, Mardore est « apparu » dans quelques films, des caméos qui ne font qu’accentuer le caractère fantomatique de l’individu ! Très étonnant d’ailleurs de le voir prendre la parole dans un extrait de  «Peau d’âne» de son ami Jacques Demy.

peau d'âne

Une des clés de l’énigme Mardore se situe-t-elle justement dans ses apparitions ponctuelles dans les films des autres ?

Son côté à la fois Hichtcockien pour le clin d’oeil et Arkadien pour la part d’ombre revendiquée. Bref, un homme décidément qui ne fait que passer…. et qui ne fera plus parler de lui.

Il y a la grande histoire du cinéma où les mêmes noms illustres vont toujours y figurer et il y a les passants, Mardore est de ceux-là, un flâneur, qui prend son temps. On ne pardonne guère aux dilletantes qui sont, pour certains, des adeptes d’un certain désengagement, ne pas prendre parti ni choisir son camp peut être considéré comme un délit.

Qu’à cela ne tienne, peu à peu, Michel Mardore va s’efforcer de disparaitre, faisant le choix de se taire.

mardore assis de dos

 

Nous obtiendrons des tentatives de réponse de la part des rares témoins constant de l’entourage du réalisateur et auteur : Mardore a lâché prise, ce qui peut arriver. Il ne s’est pas fait violence reconnait aussi Eric Le Roy lui-même, peut être n’était-il pas intéressé par une carrière. Le droit à une paresse comme le revendiquait Lafargue ou tout simplement, « En état de vacances… » pour reprendre une citation de Mardore tiré du roman « Le Mariage à la mode ».

Néanmoins, Michel Mardore a légué sa part. Ainsi qu’Eric Le Roy avec ce documentaire qui prolonge l’aventure du mariage à la mode, ultime hommage à son créateur. Michel Mardore, l’homme qui ne fait que passer….

 

La dernière image

 

De toutes ces apparitions, s’il ne doit n’en rester qu’une, est extraite d’un film de Jean-Pierre Mocky, « Les Vierges », réalisé en 1963.

Que n’aura pas sélectionné Eric Le Roy car hélas bien trop fugitive.

Pourtant, si on s’y attarde, lors de la dernière demie-heure, nous pouvons apercevoir Michel Mardore assis dans une église qui regarde presque dans le vide alors que pourtant devant lui se trouve une jeune femme qui n’est autre que Monique Bessac. Celle-ci tourne le dos à Michel, un comportement déjà bien prémonitoire.

L’image, elle, se contente de figer les amants sur la pellicule, le temps de cette figuration amicale.

dernière photo

Crédits photos : Eric Le Roy et Jean-Pierre Mocky.

Extrait du documentaire « L’énigme Mardore » avec l’aimable autorisation de Doriane Films.

Posté par Roland le 29-01-2016

Réagissez a cet article

comments powered by Disqus