°01 – Cutter’s Way (Ivan Passer)

Film emblématique de la fin d’une époque, Cutter’s Way ne sera jamais réhabilité par une certaine critique paresseuse, et son metteur en scène, Ivan Passer, n’aura pas connu la consécration tardive d’un Monte Hellman ou d’un Sarafian. Alors qu’un Romero ou un De Palma seront toujours portés aux nues, pas de fans acharnés et encore moins d’élites universitaires pour défendre un Passer ou un Byrum. Même pas la poignée de fidèles habituels pour revendiquer ce cinéma de l’intimité.

A l’heure où le Nouvel Hollywood est célébré, pas un mot de référence pour des films majeurs comme « Cutter’s Way » ou « Heartbeat », qui, pourtant, n’auraient pas dépareillé dans le contexte cinématographique de ces années. Sortis trop tard sur les écrans, ils ne seront pas catalogués « 70 » alors que leurs influences, Nouvelle Vague et Néo-Réalisme, sont les mêmes que les metteurs en scène majeurs du Nouvel Hollywood.

A l’ombre des géants, une autre race de seigneurs allait faire parler d’eux sans pour autant vendre leurs âmes et intégrité aux studios Hollywoodiens, ils s’appellent John Byrum, William Richert, Frank Perry, Ulu Grosbard, Alan Rudolph, Harold Becker, Jeremy Paul Kagan, Michael Ritchie, Joel Olianski, Karel Reizs, Irvin Kershner, James Toback et évidemment, Ivan Passer qui, lui, n’aura pas eu sa consécration aux Oscars, comme son compatriote, Milos Forman avec “Vol au dessus d’un nid de coucous”. Une volonté de ne pas s’engager dans le système Hollywoodien ? Peut-être à l’image de ce personnage oh ! combien déroutant qu’est Alex Cutter, un être blessé sans concessions, Achab en puissance et double rêvé de son metteur en scène.

 

Capture d’écran 2015-09-28 à 23.10

 

Pas suffisamment de mauvais goût ni assez bis, le cinéma de cet autre Hollywood ne rassemble aucune foule. Il va falloir attendre une déclaration des frères Cohen pour témoigner de leur dû au film de Passer : « Big Lebowski » n’est-il pas l’envers parodique de « Cutter’s Way » ?

Il y a des films portés disparus. « Cutter’s Way » est pire que ça : il fait partie de la tradition des grands films poisseux qui ont la poisse. Passer, son metteur en scène, n’a plus jamais tourné après ce film – ce film n’est pas « Créator », pourtant avec un Peter O’Toole irréprochable, qui sauvera le film de l’indigence ; le trio Heard/Bridges/Eichorn n’a jamais pu se dépêtrer de leurs compositions d’écorchés et verront leurs carrières respectives sur la pente déclinante.

Des films maudits, il y en a eu légion, mais on peut, d’ores et déjà, citer « Bad Timing »,
« Insert », « Fade to Black », « Honeymoon Killers », « 9ème Configuration », « The Visitors », « Blood Wise » et bien sûr “Cutter’s Way”, oeuvres inclassables et atypiques, complètement à part et jamais citées. Projetées dans un circuit de salles réduites et très vite oubliées parce qu’elles vous renvoient à une image de vous-même peu flatteuse : malsaine et tordue.

Au départ, il y a ce roman de Newton Thornburg, bouquin aussi poisseux que le film, qui emprunte sa trame au film noir, il en est même un hommage décalé. Comme Altman et son « Privé », les protagonistes sont à l’opposé des habituels stéréotypes des Pulps et autres Hard Boiled, ils sont largués mais bien décidés à prendre leur revanche. Le roman comme le film se déroule en Californie, à Santa Barbara précisément, paradis artificiel où résonnent les chansons de Carly Simon et où l’air sent bon les substances illicites.

 

 

Capture d’écran 2015-09-28 à 23.15.22

Son personnage principal en est Richard Bone, gigolo de son état, une sorte de « Joe Buck » qui serait parvenu à ses fins, il partage son temps entre les villas de richissimes femmes désoeuvrées et une paillasse crasseuse chez Mo et Cutter, son pied à terre principal qui a le mérite de ne pas lui faire oublier sa triste condition de parasite. Que ce soit dans le roman ou le film, nous ne saurons rien des liens qui unissent nos trois protagonistes et encore moins des circonstances de leur rencontre, ils forment une entité à trois où chacun est dépendant de l’autre. Cutter est un vétéran du Vietnam revenu au pays avec une jambe et un œil en moins, alcoolique et soliloquant, il est une épave qui ne croit plus en rien, même plus en sa vie de couple. Mo, sa femme, n’est pas en meilleur état.

Parce qu’il se trouvait au mauvais endroit à la mauvaise heure, Bone va être soupçonné du meurtre d’une adolescente puis très vite innocenté. Mais celui-ci croit reconnaître en la personne d’un magnat du pétrole, le meurtrier possible de l’adolescente. Dans le roman, c’est en parcourant un journal que Bone reconnaîtra un certain J.J Wolf sur un cliché.

Dans le film, J.J Wolf deviendra J.J Cord, et sera reconnu au cours d’une fête locale. « He’s Him ! », s’esclaffe Richard Bone en désignant, magnat du pétrole qui a la particularité de ne jamais enlever ses lunettes noires aux reflets d’acier. Détail qui a toute son importance tout au long du film. A partir de ce moment, Bone va passer le relais à Cutter, qui va en faire une affaire personnelle et se déclarer justicier au grand cœur, il a enfin sa quête. Faire chanter l’homme d’affaires jusqu’à temps que celui-ci finisse par avouer son crime, telle est sa mission. Si Cutter a vécu une guerre inutile, sa quête le sera aussi.

Les grands films de complot sont encore présents dans les mémoires. Cette fois, ce ne sera pas du côté des politiques mais chez les parvenus que vont se nouer magouilles, corruptions et crimes sordides. Un terrain de chasse idéal pour un Cutter qui a soif de vengeance et d’idéal.

 

Capture d’écran 2015-09-28 à 23.01

 

Le roman comme son adaptation ne parleront jamais vraiment du Vietnam et ne chercheront pas à expliquer les raisons de la quête de Cutter, car il n’est que le personnage secondaire, le comparse de Bone. Le vrai personnage central du roman, c’est Richard Bone, individu médiocre pour qui indécision et lâcheté sont les vertus premières d’une existence placée sous le signe du dilettantisme. Dans le roman, Bone était marié avec enfants et avait une situation professionnelle avant de tout plaquer pour revenir aux vrais valeurs, sa biographie est importante, car elle dénote un certain idéalisme chez Bone que la version cinéma va s’efforcer de gommer. En effet, à aucun moment du film, Bone n’aura l’occasion de se racheter et commettra l’irréparable : après une nuit d’amour avec Mo, il la quittera alors que celle-ci en détresse, le supplie de rester, pour cette fois. Comme le lui fait remarquer Cutter : il n’est bon qu’à se débiner.

Même quand le doute subsistera sur le sort de Mo : s’est-elle suicidée ou a-t-elle été victime d’un attentat perpétré par l’odieux J.J, Bone ne réagira pas et se contentera d’être un spectateur passif, oubliant au passage qu’il a une part de responsabilité dans cette disparition. Dans le roman, aucun doute possible, Bone et Mo sont attirés l’un vers l’autre et s’aiment secrètement. Dans le film, le regard sur le couple Bone-Mo est plus acéré : Mo est attirée par Bone parce qu’il est l’exacte contraire de son compagnon, mais ne regrette pas son choix, bien au contraire, Cutter est l’homme de sa vie. D’ailleurs elle le fera remarquer à Bone, au cours d’un échange verbal particulièrement houleux.

On pourrait croire que c’est Cutter qui va se servir de Bone, alors qu’il en est tout autrement. D’une manière inconsciente, Bone va pouvoir s’exprimer par un intermédiaire, cet éclopé de Cutter qui n’a pas sa langue dans la poche et qui, telle une marionnette désarticulée, retournera au front pour faire justice lui-même. Une fois de plus, il sera confronté à un ennemi invisible.

 

Capture d’écran 2015-09-28 à 23.18

 

La fin du roman n’est pas sans évoquer deux finales assez symboliques. Si nous ne saurons jamais vraiment qui est coupable, la fin du livre est plus explicite, ce n’est pas J.J le coupable, mais son homme à tout faire. Dans sa quête frénétique et totalement vaine, Cutter va se griller les neurones et terminer comme un certain Murphy dans « Vol au dessus d’un nid de coucous ». C’est un légume que Bone va abandonner à l’hôpital et quand celui-ci prendra la route, il ne tardera pas à comprendre que la camionnette qui le suit protège ces futurs assassins. Un final qui n’est pas sans rappeler d’autres films anthologiques, de « Easy Rider » à « Electric Glide in Blue ». Peut-être que Passer a voulu se démarquer. En se réappropriant cette conclusion, Passer et son scénariste vont créer une ambiguïté qui ira crescendo jusqu’au coup de feu final.

Dans sa course effrénée, Cutter « s’invitera » à la villa de J.J, accompagné de Bone. Pour son ultime confrontation avec J.J, il n’hésitera pas à chevaucher un pur sang et ira se projetter dans une baie vitrée pour atterrir aux pieds de son « ennemi », à demi inconscient. Cet acte dément et jusqu’au-boutiste pourrait s’affilier à de multiples finals, on citera volontiers « Wild Bunch », sans issue possible, autant s’y jeter à corps perdu sans regarder derrière soi. Complémentaires, c’est Cutter qui tiendra l’arme et Bone qui appuiera sur la détente, alors qu’il n’est toujours pas sûr de la culpabilité de cet homme, monolithique et mutique. C’est seulement, quand J.J « ré enfilera » sa panoplie de coupable potentiel, à savoir cette paire de lunettes, que Bone pourra enfin commettre l’irréparable.

Une fois de plus, Bone ne fera son choix qu’au travers des autres, c’est par la main de Cutter qu’il pourra faire feu sur J.J Cord. Dans un entretien, Passer insiste sur ce final qu’on lui a tant reproché, que ce soient les producteurs et les critiques, personne n’a supporté cette ambiguïté qui est la clé même du film. Sans ce doute sur la culpabilité de J.J. Cord, il n’aurait été qu’un film de plus, une simple épopée vengeresse.

 

Capture d'écran 2015-10-08 12.43

 

Toute grande œuvre démarre sur un malentendu. La préparation de « Cutter’s Way » est une longue suite de quiproquos pour finalement aboutir à ce statut de film maudit. Au départ, c’est Robert Mulligan qui devait réaliser le film avec Dustin Hoffman dans le rôle principal. Pourquoi pas, Mulligan y aurait été à son aise, en témoigne l’excellent « Nickel Ride », autre grand film onirique, maudit et oublié, avec pour personnage principal, un anti-héros interprété par l’immense Jason Miller. Le choix d’un comédien comme Dustin Hoffman n’était pas non plus innocent, préfigurant une série de rôles plus nuancés et très intéressants tel que son personnage de truand dans « Straight Time » ou celui du journaliste timide dans « Agatha », deux films oubliés de sa filmographie. Mais Dustin Hoffman se désista et Mulligan capitula, les producteurs proposèrent le projet à Passer, qui avait démarré sa carrière Américaine par un autre film poisseux, le bien nommé « Born to Win », avec Georges Ségal dans le rôle d’un dealer et qui n’avait pas hésité à produire le film, dans la lignée d’un Richard Dreyfuss lui-même producteur d’un autre film inclassable, « Insert ».

En tous cas, « Born to Win » est l’exemple même du film qui se cherche, le ton y est parfois comique mais la tragédie l’emporte. Nous sommes en plein dans les années 70, des metteurs en scène, de différentes origines, Passer est tchèque comme Forman, ils ont d’ailleurs travaillé ensemble, viennent immigrer sur le territoire Américain, tout comme le Free Cinéma avec Shlesinger, Richardson et Reizs qui réalisera « Who’ll stop the Rain », autre grand film dans la tradition des retours peu glorieux d’une certaine guerre maudite. Après « Born to Win », Passer va réaliser trois films de commande assez anecdotiques : « Law and Disorder » produit par un de ses proches collaborateur, William Richert qui, lui, se distinguera par la suite avec un film culte, « Winter Kills », avec Jeff Bridges déjà. Adapté d’un roman de Richard Condon, le même qui avait écrit « Manchurian Candidate ». Si l’on cite souvent « Manchurian », son adaptation par Frankenheimer, pour les films de complot, « Winter Kills », lui, est passé à la trappe. Dans « Law and Disorder », Passer se cherche encore entre comédie et tragédie, et ce n’est pas le très barjot « Ace Up my Sleeve » adapté d’un roman de Chase avec Omar Sharif en guest ni l’invisible « Silver Bears » qui changeront la donne, Passer ne s’est pas trouvé dans ces films, lui-même le reconnaît, il fallait survivre à cette époque, où déjà des rapaces de la taille de Coppola et de Spielberg, allaient révolutionner les règles établies pour mieux se faire rattraper.

En Cutter, Passer n’a pu s’empêcher d’y voir des êtres croisés, après la fin de la guerre ou sortis des prisons Staliniennes. D’ailleurs, c’est l’une des raisons qui l’ont poussée à réaliser ce film, plus la volonté de relater un fait divers sordide dans un paysage aussi idyllique que la Californie, témoigner de ce contraste était sa motivation première.

 

Capture d’écran 2015-09-28 à 23.11

 

Une fois le metteur en scène choisi, il y eût le casting. C’était Richard Dreyfuss qui voulait s’y coller, pas étonnant de la part du comédien qui a toujours voulu sortir du carcan Hollywoodien avec des tentatives de films tels que « Insert » ou « The Compétition » ou cette relecture du film noir « The Big Fix ». Pour son plus grand malheur, Dreyfuss invita Passer à une représentation de Richard III à Central Park, celui-ci oublia très vite Dreyfuss au profit d’un autre acteur interprétant Cassius. Cet acteur, c’était John Heard, qui trouva le rôle de sa vie. Sans Richard Dreyfuss, il n’y aurait pas eu de John Heard.

Avant d’être Cutter, John Heard avait été un Kerouack inspiré et saisissant de vérité auprès d’un autre couple formé par Spacek et Nolte, le film s’intitulait « Heartbeat », le réalisateur, John Byrum, mais qui se souvient de « Heartbeat » ? Après Cutter, c’est son presque homonyme John Hurt qui allait enchaîner les projets les plus intéressants du moment : de « Body Heat » à « Eyewitness » en passant par « Altered States », et on ne peut s’empêcher de se dire que John Heard y aurait été tout à fait à sa place, mais la volonté des studios en a voulu autrement. Au lieu de continuer dans cette voie, John Heard s’est perdu en route. On retrouvera sa trace dans « Maman, j’ai raté l’avion » et autres séquelles, puis en 2001, dans la première saison des Sopranos, où il campe un flic ripou et bouffi. Si vous l’observez, vous pouvez encore voir le regard halluciné de Cutter qui ne l’a jamais vraiment quitté.

 

Capture d’écran 2015-09-28 à 23.19

 

Jeff Bridges fut imposé à Passer par United Artist, il leur fallait une « star », Bridges venait de terminer ce film « Heaven’s Gate », qui ne tarderait pas à provoquer le cataclysme que l’on sait. Pour le moment, les espoirs étaient grands et Jeff Bridges un acteur banquable comme on dit. Dans la préface au roman, traduit en France en 2003, Passer raconte cette anecdote qui définie bien la future tonalité du film, aux couleurs passées de la Californie, paradis de la coolitude extrême… Passer et son producteur rendirent visite à Bridges qui avait lu le script, mais n’avait pas encore donné son accord. A peine arrivés à la villa de Brides, qu’un de ses chiens se jeta au cou du producteur, emportant la moitié de sa joue gauche. Après les avoir accompagné en voiture auprès d’un chirurgien, Bridges ne savait plus quoi dire, et se retrouva en quelque sorte contraint et forcé d’accepter ce rôle.

Peut-être à contrecœur, car ce rôle allait lui coller à la peau pour l’ensemble de sa carrière. Sa composition de Richard Bone, double maléfique de Cutter et deuxième jambe manquante, est empreinte d’une rare justesse, Bridges n’a jamais été aussi émouvant. Déjà dans ses précédentes compositions, « Rancho de Luxe » de Franck Perry ou « Stay Hungry » de Bob Raffelson, ces personnages marginaux annonçaient un certain Richard Bone. Anti-héros par excellence, Bridges n’a jamais oublié ce rôle fétiche et s’est efforcé tout au long de sa filmographie, d’être l’anti-héros parfait. Pour preuve, la scène d’ouverture des « Baker’s Boy » est l’exacte réplique de celle de « Cutter’s Way », Bridges quitte une femme dans des draps encore humides, sans engagement de sa part, un peu gigolo sur les bords, libre de toutes contraintes, il y a un peu de Bone dans ce personnage de pianiste.

 

Capture d’écran 2015-09-28 à 23.10

 

Ce rôle l’a hanté et il l’a décliné dans toutes les partitions possibles : le disc-jockey de « Fisher King », l’extra-terrestre de « Starman », le flic de « 8 millions de façons de mourir », le rescapé d’un crash de « Fearless » et bien d’autres le conduiront au couronnement de sa carrière : son interprétation d’un certain Lebowski, dit « Le Dude », cousin éloigné d’un Bone vieillissant. Le Dude comme Bone ont un point commun et pas des moindres : celui d’avoir consacré leur temps, à ne faire aucun choix. Ballottés et malmenés par la vie, ils ne se défendront jamais. Pour le personnage féminin, « Mo », ce fut également un choix des producteurs. Passer n’était pas convaincu par Lisa Eichorn, mais reconnu par la suite, qu’elle était étonnante de retenue. Avant « Cuter’s Way », elle s’était amourachée de Richard Gere dans le méconnu « Yanks ». Mal à l’aise dans cette reconstitution, un village de la Nouvelle Angleterre pendant la seconde guerre mondiale, elle semblait un peu effacée, « absente », déjà en attente de ce rôle entêtant que serait le personnage désespéré de Mo. Lisa Eichorn fait partie de cette génération d’actrices qui n’auront connu qu’un grand grand rôle dans leur carrière, avec Brooke Adams dans « Les moissons du ciel » ou Karen Allen avec « Indy ». A l’inverse d’une génération de comédiennes comme Ellen Burstyn ou Sissy Spacek, plutôt logées sous une meilleure étoile.

Comme pour ses partenaires, Lisa Eichorn ne se guérira jamais de ce personnage un peu encombrant qu’est Mo, amoureuse à la fois de Cutter et de Bone, ying et yang, qu’elle rêverait d’additionner pour en faire un prince charmant idéal.

Par sa fragilité et sa dévotion, le personnage de Mo n’est pas sans évoquer une certaine Mabel dans « Une femme sous influence » et on se met à regretter qu’une actrice comme Lisa Eichorn n’est pas croisée la route d’un Cassavetes. Tout au long du film, les moments entre Mo et Bone sont autant de plages de repos – bien que parfois chargés en répliques vachardes – et permettent de souffler entre les monologues enfiévrés de Cutter. Si Lisa Eichorn n’a plus fait parlé d’elle après ce film, elle aura, au moins, eu « sa scène » et quelle scène. Au début du film, il y a cet échange verbal entre Bone et Mo. A un moment, Mo se prend de pitié pour Bone et lui tend la main, Bone vient vers elle mais elle l’arrête aussitôt : cette main tendue n’est destinée qu’à reprendre son bien, à savoir sa bouteille de vodka. Comme s’ils avaient approchés de trop près l’art même de la composition, les interprètes de « Cutter’s Way » ne sont jamais tout à fait « revenus » au pays, laissés à quai et désemparés. Pour Heard et Eichorn, le chemin de croix ne faisait que commencer : de participations en participations pour des séries télé.

 

Capture d’écran 2015-09-28 à 23.07

 

« Cutter’s Way » est précurseur d’un grand courant de l’époque, les films de retour. Le bien nommé « Coming Home » allait ouvrir une brèche, dans laquelle se faufilèrent d’autres films similaires, « Deer Hunter » et « First Blood » bien sur, mais aussi des œuvres moins connues telles que « Héroes » de Jeremy Paul Kagan ou « Who’ll stop the Rain » de Karel Reizs. D’ailleurs, il est intéressant de faire un parallèle avec les deux films suivants : « Coming Home » et « Who’ll stop the Rain » :

– Dans « Coming Home », l’ennemi a un visage, celui de John Voight. Pour Bruce Dern, qui revient de cette guerre sans l’avoir vue et encore moins y avoir combattue, il est impensable d’affronter celui qui est allé au front et accessoirement, l’amant de votre femme. Dans la dernière scène, Bruce Dern va prendre son fusil et viser un vétéran en fauteuil roulant, l’ennemi est chez lui.

– Dans « Who’ll stop the Rain », le personnage de Nick Nolte est confronté à un autre ennemi, moins identifiable. Les idéaux ont bien changé, le trafic de drogue est devenu un business à part entière, où il ne fait pas bon être un amateur. Le paquet d’héroïne qu’il doit livrer est un leurre. Ses ennemis, il ne les verra jamais vraiment, à l’image de cette guerre.L’ennemi, ce sont finalement des compatriotes, avides comme lui de se faire une place au soleil.

 

Capture d’écran 2015-09-28 à 23.13

 

– Dans « Cutter’s Way », l’ennemi va être identifié en la personne de ce magnat du pétrole, peut-être coupable d’avoir violé et assassiné une adolescente. Pour Cutter, l’important est d’entamer une quête nouvelle, et l’ivresse qu’elle procure. Peu importe que J.J Cord soit le coupable, c’est une personne désignée parmi tant d’autres. Lui, au mois, est riche et puissant. Tant mieux, c’est sur lui que la foudre s’abattra, il faudra qu’il paye. Pour Cutter, l’ennemi c’est les autres, tous les autres.

« Cutter’s Way » pourrait être également une relecture un peu trash d’un Jules et Jim, film ultime du couple à trois et pierre fondatrice de la Nouvelle Vague. Sans être un chassé-croisé entre trois personnages, le film n’en est pas moins une valse hésitation. Le personnage de Mo incarnée par Lisa Eichorn, doit se résigner à co-habiter entre deux hommes : Cutter, qui n’en est plus vraiment un, revenu éclopé du Vietnam et vouant une haine à la terre entière, et son meilleur ami, le gigolo Bone, revenant de tout et pratiquant la cool attitude comme un art de vivre, un être sans attaches, artificiel et qui ne veut pas surtout montrer son vrai visage. Au final, elle ne choisira ni l’un ni l’autre. Avant d’être un thriller ou tragédie sociale, « Cutter’s Way » est avant tout une grande histoire d’amour, où les protagonistes, à force de ne jamais dévoiler leurs sentiments, finissent par se rater, Mo et Bone ne vivront qu’une seule nuit d’amour, qui par ailleurs se terminera tragiquement.

 

Capture d’écran 2015-09-28 à 23.03

 

Au début des années 80, « Cutter’s Way » entraînera une série de films, où le trio amoureux est le cœur même du récit, on peut citer : « Small Circle Friend » de Rob Cohen, « Heartbeat » sur les rapports amoureux entre Jack Kerouack, Carolyne et Neal Cassidy, « Silkwood » de Mike Nichols, et pourquoi pas le couple à quatre de « Four Friends » d’Arthur Penn, tous seront placés sous le signe d’une franche désillusion et témoigneront de l’inefficacité de ce ménage à trois. La liberté sexuelle d’un « Ted, Alice… » n’est plus d’actualité, les effets du L.S.D sont retombés et prendre la route, n’est plus un modèle de vie.
« Cutter’s Way » aura l’âme d’un road movie complètement statique et les neurone usés par un trop long « trip », il commence au moment, où un film comme « Heartbeat » se termine, dans un parfum de fin d’innocence. De ces sacro-saint mythes, Passer va s’en accaparer pour en faire un film personnel et dérangeant, d’une sensibilité très européenne, et par la même occasion, démonter un par un les baraquements du grand rêve Américain. Il ne s’en relèvera pas, à l’image de Cutter.

Son scénariste non plus, Jeffrey Allan Fiskin, n’a pas failli à l’exception et ne renouvellera pas cette merveille d’horlogerie scénaristique sur le mal de vivre qu’est « Cutter’s Way ».
Il y a des films qui, en les visionnant, vous laissent dans un climat un peu bizarre, entre rêve éveillé et état somnambulique, celui-ci en est un magnifique exemple, aussi bancal que son personnage principal, ce film ressemble à un lendemain de défonce. Expérience un peu éprouvante, « Cutter’s Way » est le film même qui va dénoncer l’idéologie post- baba et montrer l’envers du décors, ceux qui sont en marge, n’ont jamais eu de meilleur défenseur en la personne de Passer qui renverra la balle à un autre metteur en scène en la personne de Richard Donner, pour un autre film tout aussi désespéré et méconnu, « Inside Move »,où John Savage fait un peu son Cuttter, avec sa patte folle et son désespoir presque palpable. Portrait de déclassé qui lui aussi est passé totalement inaperçu. Enfin, l’ombre d’un Nouvel Hollywood est plus que jamais présente dans le film avec une partition musicale envoûtante de Jack Nizsche, qui signa naguère la musique de « Vol au-dessus d’un nid de coucous » et qui fût l’arrangeur de l’album mythique de Neil Young : « Harvest ».

 

Capture d’écran 2015-09-28 à 23.09

 

Sorti trop tard sur les écrans, dans les années 80, « Cutter’s Way » ne pourra pas se démarquer de sa nette filiation avec les années 70, à savoir un pessimisme des plus sombres.

Comme pour « Sorcerer » de Friedkin, le public ne pouvait s’identifier à des personnages aussi largués. D’autre part, cette fin ouverte et ambiguë, laisse un sentiment d’inachevé qui correspond parfaitement au ton du film mais peut désarçonner. C’est l’année de « Heaven Gates » et de la remise en question du système Hollywoodien, « Cutter’s Way » tombait mal, il aurait du être réalisé entre « Last Détail » et « The King of Marvin Garden », et se fondre dans cette foule de films du Nouvel Hollywwod, « Cutter’s Way » était typiquement un film 70, sorti malheureusement dans les années 80. Il n’y aura plus de films de ce genre, avec Cutter, c’est le cut final, l’aboutissement d’un certain cinéma.D’ailleurs, la fin du film est significative, à croire que Passer savait ce qu’il l’attendait : un lent purgatoire qui dure encore. Après que Bone ait tiré sur le présumé coupable, il y a cet écran noir qui marque l’achèvement d’une époque. Cette fois, les années 70 sont bel et bien terminées. Sur un malentendu. Comme toute la préparation de ce film et finalement comme cette œuvre inclassable.

 

Capture d’écran 2015-09-28 à 23.09

Le DVD et Blu-ray est disponible chez Sidonis. 

Posté par Roland le 08-08-2015

Réagissez a cet article

comments powered by Disqus