Ne pas répondre à l’appel de l’humain

(Article paru dans le n° 7 du magazine Split Screen)

« Par un beau matin d’été, j’irai m’asseoir sur la moquette de mon salon et je n’en bougerai plus ».

Telles pourraient être les dernières pensées de Jacques Valin.

Se tenir droit sur sa moquette, loin de ses meubles et le plus possible à l’écart de ses congénères. Faisant table rase du passé, il est désormais un homme fier et libre. Même si sa position assise sur la terre ferme laisse envisager le contraire, Jacques a bel et bien pris son envol.

Rien ne semblait pourtant destiner Jacques à cet abandon de soi. Dans la France peu contestataire d’avant 68, il est un être ordinaire parmi tant d’autres. Agent immobilier, il fait visiter des appartements anonymes à des petites gens qui les habiteront sans leur donner un supplément d’âme. Marié à une apprentie comédienne, il a pour seul ami un trapéziste qu’il envie car celui-ci défie les lois de l’apesanteur, ce qui est loin d’être son cas. Jacques s’est « amarré » dans une existence sans relief. Une voix intérieure, un peu trop présente, lui dérègle ce quotidien que beaucoup de gens, pourtant, lui envieraient. Une vie sans histoires n’est-elle pas la clé du bonheur ?

Jacques est une coquille vide, un être léger comme une bulle de savon mais plus que tout, il est un homme sans qualités, absent de sa vie. Un être littéraire avant d’incarner la pellicule. Parfois, il se demande pourquoi la voix dans sa tête lui ordonne de ne pas vivre l’aventure humaine et de se défaire de ses biens. Cette petite voix, c’est celle d’Alain Jessua, son créateur.

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Comme nous le dit le metteur en scène : « Dans une certaine forme d’individualisme, c’est plutôt un personnage qui fait le malheur des gens en construisant son propre bonheur».

Jacques sait qu’à force de se regarder avec insistance dans le miroir de sa salle de bain, il pourrait ne plus se voir et, qui sait, disparaître à jamais de sa vie. Il apprend à ne pas voir et excelle à cette discipline, au détriment de son entourage : « Quand on veut vraiment, les murs n’existent plus » nous affirme Jacques.

Alter ego de son créateur, Jacques rejoint une longue lignée de personnages liés par la constante du dérèglement intérieur. Pour s’accepter, les personnages d’Alain Jessua apprennent à ne plus voir et à se taire, repliés en eux-mêmes, impuissants face aux autres. Michel Duchaussoy, enfermé dans son monde fait de bandes dessinées (Jeu de massacre) ; Michel Serrault, après une crise cardiaque, se réfugie dans le silence (En toute confiance) ; Jean Yanne et sa folie meurtrière (Armaguedon) ; Patrick Dewaere « flashé » pour mieux se taire (Paradis pour tous).

Par deux fois Jacques se retrouve spectateur de sa propre vie de couple : il surprend sa femme en tournage d’une publicité dans leur lit ; après une dispute, il décide de dormir à l’hôtel en face et pourrait presque voir sa femme à la fenêtre.

Si Jacques est indifférent au monde qui l’entoure, ses proches le lui rendent bien : d’abord ses patrons qui le licencient quand ils s’apercevront qu’il est capable de les abandonner le soir de ses noces ; « Toi, t’es un beau salaud », lui lancera ensuite son beau-frère au moment où Jacques décide de « casser » son couple.

Alain Jessua s’est lancé une gageure : il a décidé de filmer « l’absence », une absence hermétique contre laquelle les gens ne peuvent rien car elle débouche, au delà d’un mal de vivre, sur ce constat tragique, celui d’une fin irrémédiable avec soi-même. Plus la caméra de Jessua se rapproche de Jacques et plus celle-ci devient contemplative, s’attarde sur des plans d’arbre ou de porte ouverte comme issus d’une autre dimension. Les plans de dos sont nombreux. Jacques est, avant tout, un homme qui tourne le dos à sa vie et à nous, spectateurs. Ce que nous confirme le metteur en scène : « Vous verrez qu’à partir du moment où il se débarrasse des autres, Jacques entre dans son monde, il s’est construit son monde ! A partir de ce moment là, on le voit beaucoup plus ! »

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Pour incarner Jacques, Jessua fait appel à Charles Denner, au profil du fonctionnaire parfait, qui va se familiariser avec une race des personnages à part, dont le prolongement direct sera Bertrand Morane dans L’Homme qui aimait les femmes, l’exact contraire de Jacques Valin. A quelques rues d’intervalle, Jacques pourrait également rencontrer ses frères de cinéma : Alain Leroy, Le Feu follet de Drieu/Louis Malle, et le soldat permissionnaire de Robert Enrico dans La belle vie. Des êtres en plein tourment existentiel et dont la fin est inéluctable, figurants dans des rues de Paris aussi photogénique que celui de La vie à l’envers.

Certes, ces personnages de fiction pourraient se croiser mais ne pas forcément se reconnaître car, comme le précise Alain Jessua : Jacques est heureux, malgré tout, et son film, une leçon d’optimisme. « Le Feu follet, c’est le désespoir ! Tandis que là, Jacques est heureux ! Il y a une vraie sérénité en lui ! » Nous confirme le réalisateur.

Alain Jessua est un visionnaire : c’est lui le premier qui parlera du malaise des villes nouvelles et des risques de l’auto-défense (Les chiens), c’est encore lui qui dénoncera le culte du corps et l’avènement de la chirurgie esthétique (Traitement de choc) ainsi que les dangers de la médiatisation à outrance (Armaguedon). La vie à l’envers nous parle du mal du siècle, la dépression. Aux Etats-Unis, certains instituts psychologiques ont même programmé ce film à caractère préventif.

« Je ne sais pas si c’est un modèle à suivre mais Jacques, lui, ce qu’il vit,  c’est un accomplissement, il y a quelque chose de positif dans sa démarche, finalement… Il  rejette le monde moderne en bloc, il n’a peut-être pas la capacité culturelle ni la force de caractère suffisante pour continuer une vie normale, donc il sombre dans une psychose, mais il y a une tentative de bonheur, c’en est même son fil conducteur ». S’il peut s’apparenter à une belle leçon de vie, le film ne peut s’empêcher de véhiculer un sentiment de malaise. Après le départ de sa femme, Jacques reprend ses bonne vieilles habitudes, se dandiner sur le même disque de musique arabisante mais étrangement, il ne parait plus aussi libre qu’avant. Si Jacques est aussi heureux que le prétend son créateur, pourquoi a-t-on si mal pour lui à ce moment précis ?

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La France, elle, si insouciante, n’est pas prête à vivre cette vie-là. Au moment de la sortie du film, le public ne parviendra pas à comprendre ce nouveau langage, le monologue filmé.

En avance sur son époque, Jessua invente déjà les années 70 et son existentialisme à la 5 Pièces faciles, référence qu’il approuve : « Je pense que dans  Cinq Pièces Faciles, c’est d’essayer de trouver un contact avec l’humain et le personnage joué par Nicholson n’y parvient pas alors que dans La Vie à l’envers, c’est de se passer des autres et de trouver le bonheur dans la solitude »

Alain Jessua, lui, est à l’image de ce bonheur. Aucune trace décelable d’un quelconque malaise ou de regret, Jessua est heureux, parmi les vivants comme l’indique le titre de son dernier roman. « Je regarde ce que j’ai et non pas ce que je n’ai pas » pourrait être le prolongement de cette logique. En cela, il rejoint les propos du personnage joué par Patrick Dewaere dans la scène d’introduction de Paradis pour tous.

Le roman La vie à l’envers que Jessua laissera inédit jusqu’en 2007 se termine, comme son adaptation, sur cette phrase, pirouette finale qui laisse perplexe : «Finalement, je les ai eus ! »

Est-ce qu’Alain Jessua les a eus, lui ?

Un grand remerciement à Alain Jessua et à Karin Jhean pour la retranscription de son entretien.

Roland-Jean Charna

 

Posté par Roland le 25-06-2015

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