Un deuil prolongé

Laurent Heynemann
Filmographie sélective

La question (1977)
Le mors aux dents (1979)
Il faut tuer Birgitt Haas (1981)
Stella (1983)
Les mois d'avril sont meurtriers (1987)
Faux et usage de faux (1990)
La vieille qui marchait dans la mer (1991)
Un aller simple (2001)

Un deuil prolongé

Laurent Heynemann nous avait reçu à son domicile en mai 2012, très exactement deux jours après l’élection de François Hollande, on sentait Laurent heureux de cette soudaine embellie qui à l’époque, nous ne le savions pas encore, serait de courte durée…

Lors de cet entretien, il régnait donc une ambiance bon enfant. Nous avions fait appel à Jean Ollé-Laprune, historien du cinéma français et grand admirateur de la filmographie de Laurent. A son sujet, Laurent Heynemann m’avait confié que les connaisseurs en cinéma français se faisaient de plus en plus rare. Un respect mutuel unissait donc les deux hommes.

Six mois auparavant, le cinéma le Champo avait eu l’heureuse initiative de projeter le film lors d’une séance spéciale, Laurent Heynemann avait participé à un débat déjà animé par Jean Ollé-Laprune. Valérie Grall, la décoratrice du film, y était également présente. De là était né le projet de ce portrait et de réunir les deux hommes à nouveau.

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Zéro édition

Réalisateur à part, les films de Laurent Heynemann n’ont jamais fait l’objet d’édition digne de ce nom : «La question», ce film fondamentale sur la torture en Algérie a bénéficié d’une édition chez Doriane films avec un commentaire audio du réalisateur qui s’arrête en plein milieu du film ; enfin une ligne éditoriale proche du zéro comme le surnom de Jean-Pierre Bisson dans « Les mois d’avril ».

« Il faut tuer Birgit Haas » réalisé en 1983, son hommage aux romans d’espionnage à la Robert Littel édité par LCJ, fut du même acabit. Bref, des éditions bien pauvres en bonus qui ne mettent pas en valeur le travail de Laurent Heynemann. Le reste de sa filmographie étant invisible.

Malgré tout, «Le mors aux dents » et «Les mois d’avril sont meurtriers», font parfois l’objet de quelques rares passages télé et de projections organisées par une poignée de fans sans pour autant rejoindre le panthéons des classiques instantanés, ce qu’ils sont pourtant.

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Films de catalogue

Raccourci pour le moment à un segment sur son film le plus emblématique, cet entretien carrière devait faire l’objet d’un portrait sur un réalisateur atypique à destination des chaînes spécialisés en cinéma.

Les droits des films de Laurent Heynemann étant éparpillés, il est de plus en plus problématique de proposer ce genre de documentaire sans pouvoir utiliser des extraits de ces films. De plus, ces fameuses chaines spécialisées sont de plus en plus frileuses dès qu’il s’agit de cinéma français et encore plus s’il s’agit d’un réalisateur de films dit de « catalogue ».

En effet, Laurent Heynemann fait partie de cette génération de cinéastes qui ne font pas encore partie du patrimoine et qui ont l’appelation « catalogue », ces fameux films inexploités depuis des années par StudioCanal.

« Les mois d’avril sont meurtriers » en est l’exemple le plus connu. Peu probable qu’une édition physique voit le jour. Peut être faudra-t-il attendre une bonne vingtaine d’années pour que le terme de patrimoine soit enfin attribué à cette génération.

Qu’importe, « Les mois d’avril » fait l’objet d’un culte auprès d’un petit groupe d’initiés qui ont déjà leurs copies et c’est tant mieux : ce film est l’un des secret les mieux gardés du cinéma français, il ne faut pas trop le partager après tout !

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Retour au cinéma

Dans la filmographie de Laurent Heynemann, « les mois d’avril » vient quatre ans après « Stella », un échec public et critique sûrement dû – entre autre – à une erreur de casting, Thierry Lhermitte et Nicole Garcia en couple improbable. « Stella » aborde une période sombre, l’occupation, un sujet qui tient à coeur au réalisateur, mais c’est un film qu’il perd en cours de route et qu’il renie.

Laurent rejoint le camp des réalisateurs talentueux qui font de la bonne télé. C’est via la collection «Série noire» de Pierre Grimblat (honteusement inédite en dvd) que Laurent a l’envie d’adapter le roman de Robin Cook et de le proposer au cinéma. Avec la complicité de Bertrand Tavernier dont il a été assistant et du scénariste Philippe Boucher, ils transposent l’intrigue du roman, située initialement en Angleterre, dans la banlieue de Suresnes.

On ne peut éviter l’étrange parenté entre « Les mois d’avril » et « Mortelle randonnée » de Claude Miller réalisé en 1983 : Robin Cook et Marc Behm, deux auteurs phares de la prestigieuses maisons d’éditions Rivages, qui vivaient en France et partageaient le même goût des intrigues barrées. Il se trouve également que les deux narrateurs, le flic joué par Jean-Pierre Marielle et le privé interprété par Michel Serrault, sont frappés du même deuil, tous deux ont perdus leurs petites filles.

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Le revenu de tout

Le film, trente cinq ans plus tard, reste un diamant noir prophétique d’une époque désenchantée, sans concessions et aussi froid qu’un couloir de morgue.

On se demande encore comment il fut possible de « monter » un film pareil qui est surtout une grande oeuvre sur « le revenu de tout », le désenchantement comme point d’attache, le deuil comme sacerdoce, la perte d’idéal : « il n’y a plus d’idéal, ma petite fille » nous dit la voix-off de Marielle au début du film, « plus de dignité… »

Telle une sentinelle qui ne cesse de faire les cent pas dans sa cellule mentale, Fred le flic, un gars à l’ancienne radote un peu pour mieux oublier son décors environnant, des tours HLM déshumanisées aux alentours de Gennevilliers, à son coin de bureau dépouillé d’agent de l’ordre, il ne reste plus qu’une alternative pour se sentir en vie : soliloquer !

En face de lui, il y a ce Gravier qui porte bien son nom, l’ange de la mort, son double maléfique, incarné par un Jean-Pierre Bisson plus déchaîné que jamais, qui va lui confirmer que l’horreur a bien visage humain et qu’il est sans vergogne !

Quand la voix-off s’atténue, c’est pour des échanges entre les deux grands hommes orchestrés par un Tavernier qui se révèle à la hauteur d’un Michel Audiard. En effet, des dialogues savoureux prennent le relais où il est souvent question de connerie humaine car derrières ses grand airs, le sérial killer a tout du demeuré. Pour asticoter sa proie, Marielle emploie également les grands moyens. D’où une suite de « gimmicks » irrésistibles : le walkman de Gravier qui connait deux fins malheureuses, son courrier déchiré ou son salon dévasté.

Une verve jouissive est palpable entre les deux interprètes qui se reniflaient plus qu’ils ne s’entendaient apparemment.

Enfin, il y a une langue dans ce film qui s’est perdu avec le temps.

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Fin d’époque

A travers ce personnage magnifique de flic, on sent bien que les deux réalisateurs règlent leurs comptes et dégomment tout ce qui bouge encore, surtout quand il s’agit de connerie sous toute ses formes, vaste débat…

Les Années 80 tirent leur révérence et avec elles, la fin d’une époque pour le cinéma français.

« Maintenant les gens ne veulent plus faire des choses, ils veulent passer à la télévision », clame Jean-Pierre Marielle, propos toujours d’une étonnante actualité.

Lucides, Tavernier et Heynemann avaient prédit la fin de quelque chose. Seulement, ils ne se doutaient pas que cela allait empirer à ce point. Les chaines de télé vont alors prendre le pouvoir, un seul public visé, et pour cela le rassasier d’insipides comédies au profit d’un cinéma d’auteur qui ne sera plus une prise de risques.

Produit en partie par Studio Canal (qui n’avait pas dû vraiment lire le scénario) et Philippe Sarde qui s’attendait à un petit polar pépère avec Philippe Noiret prévu au départ avec la caution rassurante de Tavernier, le film résonne aujourd’hui comme un constat terrible sur la fin d’un idéal et le début d’une crise pour le cinéma français qui n’a toujours pas trouvé d’issue.

Ces dialogues très incisifs de Tavernier (il n’a jamais été aussi cynique) contribuent au climat malsain que dégage le film qui sera un échec public à sa sortie.

Pour reprendre une formule de Martin Scorcese, « Les mois d’avril » est un formidable film de « contrebandiers ». Pas forcément apprécié aux goûts de chacun. Surtout d’une certaine critique qui a « lu » ce film au premier degré.

C’est également un autoportrait de deux réalisateurs emblématiques à la croisée des chemins. Si Tavernier est en plein dans « La passion Béatrice », sa fresque moyenâgeuse et néanmoins son film le plus noir si l’on peut dire, il va également s’avérer un échec public. Malgré tout, dans les années 90, Tavernier va persévérer dans ce genre avec deux oeuvres aussi sombres que ce mois d’avril, « L627 » et « L’appât ». Laurent Heynemann devra lui attendre l’adaptation de « La vieille qui marchait dans la mer » de Frédéric Dard pour revenir au cinéma en 1991.

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Rien qui dépasse et le parti pris de ne rien montrer

Ce n’est pas un hasard si le film est dédié à Edgar P. Jacobs, le créateur de Blake et Mortimer. Comme les planches de cet auteur, le film ne laisse rien au hasard, bien droit dans ses cases, rien ne dépasse de ce mois d’avril. Pas un plan gratuit, tout est maitrisé, même le choix de ce somptueux scope n’est pas innocent, un allié pour mettre en valeur ces terrains vagues désolés ou les décors minimalistes de la décoratrice Valérie Grall. Il fut important aussi de planter ce décor au milieu d’immeubles en briques rouges, ces briques rouges chères à Benoit Poelvorde dans « C’est arrivé près de chez vous » !

Comme pour « La question », Heynemann élude la violence et prend le parti de ne rien montrer. Nous ne sommes jamais voyeurs des agissements de Gravier, laissant à Jean-Pierre Marielle le soin de nous les commenter lors d’un plan séquence hallucinant de cruauté dans cet entrepôt où repose les restes de la victime. Une fois de plus, le décors, toujours très important dans le cinéma d’Heynemann, va servir de substitut idéal pour contourner toute dramaturgie.

Les costumes ont également un rôle important. Sobriété pour Marielle, vêtu tout de noir, tel un guerrier Kabuki tandis que Bisson revêt une robe de chambre multicolore ou un manteau en fourrure pour mieux témoigner de son désordre mental.

Tourné dans l’urgence, Laurent Heynemann insiste sur le terme « petit film », expédié en 29 jours et pas un de plus ! De ce mois d’avril, Laurent garde le souvenir d’une désillusion avec son équipe technique de toujours : ils finiront brouillés. Une page se tourne définitivement. Et pour le réalisateur et pour le cinéma français.

Pendant ce temps-là, Jean-Pierre Bisson, l’ange noir, fait parler de lui à nouveau avec un rôle jumeau dans le film de Joel Santoni « Mort un dimanche de pluie » et Jean-Pierre Marielle va se révéler comme le grand comédien tragique qu’il a toujours été dans le rôle de monsieur de Sainte-Colombe, célèbre joueur de viole de gambe. L’histoire est désormais en marche….

Mais avant tout, le film nous conte le parcours de la peine endurée car c’est un long travail de deuil que commence Marielle au début du film et qui, on s’en doute, se prolongera bien après le générique.

Cette même sorte de deuil qui frappe ce film maudit disparu trop tôt des écrans.

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Posté par Roland le 06-05-2015

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