Le tableau retourné

Réalisatrice :
Claire Clouzot

Filmographie sélective :
L'homme fragile - 1981
Rémi Duval Place des Vosges - 1986

Au rendez-vous de La Coquille, rue Coquillière

Avant de s’appeler L’homme fragile, le film de Claire Clouzot devait s’intituler L’amour avec deux m, joli titre pour un joli film qui n’a fait que passer sur les écrans en1982, puis programmé au ciné-club d’antenne 2 en 1985 et disparaître à jamais des radars peu vigilants d’un cinéma français réputé pour avoir la mémoire courte.

Adepte de la secte Pauline Kael qu’elle avait fréquenté, la réalisatrice Claire Clouzot, petite fille de Henri-Georges, avait gardé ce côté vachard de la célèbre prêtresse et pratiquait l’art de la critique comme on aiguise les couteaux. Seul Godard trouvait grâce à ses yeux, loin derrière Truffaut et cette nouvelle vague horrible.

Collaboratrice entre autres pour la revue Ecran, Claire Clouzot avait également co-créé avec des amies féministes le mouvement Musidora et défendait les films de femmes, ses musidorettes comme elle les avait surnommé.

Dans les années 70, les femmes réalisatrices se faisaient discrètes, il y avait bien une Nadine Trintignant dont la filmographie est invisible et totalement inconnue du grand public, puis Agnès Varda évidemment, Coline Serreau et Catherine Breillat.

 

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Le petit monde de la coquille

C’est par le biais de la presse écrite que Claire Clouzot va trouver sa vocation de réalisatrice. Sans ses chroniques à différents magazines, celle-ci n’aurait jamais approché les salles de rédaction et encore moins côtoyé ces ouvriers du mot que sont les correcteurs.

Considéré comme un Kramer contre Kramer à la française, le film a sûrement été vendu comme tel mais c’est surtout sa toile de fond qui retiendra l’attention. En effet, pour la première fois, le petit monde des correcteurs de presse, ces traqueurs de coquilles, y est évoqué et dignement représenté.

Une belle matière à filmer mais difficile à rendre spectaculaire à l’écran. Pourtant, Claire Clouzot relève ce défi avec brio.

Sa caméra aérienne nous le prouve d’abord avec ce plan séquence où l’on voit Richard Berry arriver dans la rédaction du journal « Le Matin » puis avec les scènes du cassetin (la salle des correcteurs) toutes chorégraphiées comme des ballets parfaitement minutés, film tout en mouvement sur des êtres condamnés à rester immobiles devant leurs copies à corriger.

Malgré tout, réaliser ce premier film ne se fera pas non sans mal. Bien qu’aidé par son chef-op, Jean Monsigny, Claire Clouzot aura du mal à s’imposer face à un Richard Berry arrogant qui pensait faire son Dustin Hoffman alors que la thématique du père abandonné est relégué au second plan, peut être une des raisons pour laquelle il lui fera chèrement payer son baptême de la caméra.

D’abord pressenti, Gérard Lanvin aurait sûrement apporté un petit supplément d’âme, mais Richard Berry amène tout de même une gouaille qui va à merveille au film. Repéré dans La coupe à dix francs, Didier Sauvegrain s’efforce de faire bonne figure en serveur et joueur de saxo. Françoise Lebrun, sosie de la réalisatrice, bien qu’un peu trop rigide, ne fait que passer, son personnage de correctrice qui vit à l’arrière d’une camionnette (belle trouvaille du film) y est pourtant très attachant.

Sensibilisé par ce thème très littéraire, Bertrand Tavernier y est crédité au générique comme conseiller technique et le réalisateur, Laurent Heynemann avait fait une figuration amicale lors de la scène du match de foot. Claire Clouzot avait été son assistante scripte sur son film, Le mors aux dents.

 

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Femmes de travailleurs du livre attendant son mari

Trente ans plus tard, L’homme fragile garde toute son authenticité grâce à une multitude de petits détails qui restituent à la perfection la vie d’un quotidien : les adieux d’un correcteur à sa femme avant qu’il ne regagne le cassetin, tel un marin qui partirait pour une traversée sans retour, les envolées de Richard Berry qui prédit une presse jetable où seule la grille des mots croisés serait épargnée, ainsi que toutes les scènes de séduction entre Berry et Lebrun à l’heure du bouclage, tournées à l’époque dans l’enceinte même du journal Le Monde.

Bref, le film nous conte le quotidien d’un monde qui s’éteint, la correction prenant un tournant nouveau avec l’arrivée des ordinateurs, les fameux computers, «des clavistes devant leurs claviers» comme le résume Richard Berry.

 

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Film de mec

A la sortie confidentielle du film, Claire Clouzot se verra reniée par ses consoeurs réalisatrices, lui reprochant d’avoir pris le parti d’un mec.

L’homme fragile, un film de femme à poigne, voire de mec ! Au fond, ce n’était pas pour déplaire à sa réalisatrice.

Suite à ce premier film, Claire Clouzot va réaliser un portrait sur son père peintre intitulé :  Rémy Duval, 28 Place des Vosges, toujours avec le soutien de Bertrand Tavernier, puis une série de documentaires sur les célèbres photographes de plateau dont Sam Levin, Roger Corbeau et Raymond Voinquel, mais qui ne verra jamais sa concrétisation, faute de budget suffisant pour continuer l’aventure.

Par ailleurs, Claire Clouzot a écrit des ouvrages de références sur Alice Guy la pionnière, première femme cinéaste de la Gaumont, puis sur Catherine Breillat, « Indécence et pureté » aux éditions des Cahiers du cinéma.

Interviewée en février 2013, jour de la fameuse retransmission des César, Claire Clouzot s’inquiétait de ne pas pouvoir assister à temps à la grande congratulation du cinéma français, cette belle famille dont elle avait fait partie le temps d’un film avant de redevenir une spectatrice.

Désormais, au café  La coquille, 30 rue coquillières, le point de chute après un bouclage, il n’y a plus toute cette agitation, les correcteurs s’y font rares et les fautes de frappes peuvent y dormir tranquilles.

Le film L’homme fragile n’a jamais été édité en DVD et n’a jamais fait l’objet d’une quelconque diffusion sur les chaînes nationales ou câblées. Les extraits du film sont tirés d’une copie VHS prêtée par la réalisatrice.

 

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Posté par Roland le 02-04-2015

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