°01- France société anonyme (Alain Corneau)

1kult le webzine du cinéma alternatif tire sa révérence et tourne la page. Sylvain Perret, son rédacteur, plus actif que jamais, n’a pas dit son dernier mot.

Pendant huit ans, ce webzine a suscité bien des vocations, dont celle de l’oeil du témoin. Il était légitime d’inviter Sylvain Perret afin de lui donner carte blanche pour une chronique que nous espérons hebdomadaire.

 

En l’an 2222, un trafiquant de drogue raconte sa vie dans les années 70…

Le nom de Alain Corneau est indéniablement associé à ses polars musclés et stylisés, de La Menace à Série Noire, en passant par Police Python 357, Le Cousin et Le Choix des armes. Ses autres essais sont souvent considérés comme mineurs, comme l’indiquait le dictionnaire du cinéma populaire français :

(Corneau) semble s’être un peu perdu en ayant voulu toucher à tous les genres, mais l’élégance classique de son style intéresse-t-elle encore les spectateurs à l’époque du triomphe des Taxi ?

in Dictionnaire du cinéma populaire des origines à nos jours

Nouveaux mondes, 1re édition – 2004

Pourtant, ce serait oublier le premier long-métrage du cinéaste, indéniable réussite du genre du cinéma d’anticipation, sorti en 1974. La science-fiction en général, et ce sous-genre en particulier n’est pas inédit dans notre patrimoine cinématographique, du Dernier combat de Luc Besson au très rare « Le Futur aux trousses » de Dolores Grassian, en passant par Le Prix du danger de Yves Boisset« Demain, les mômes » de Jean Pourtalé, Peut-être de Cédric Klapisch ou le récent Carré blanc de Jean-Baptiste Leonetti. Des exemples plus ou moins réussis, mais dont le haut du panier est indéniablement dominé par France société anonyme.

 

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Alain Corneau, sorti de l’IDHEC (aujourd’hui la FEMIS), devient assistant de Marcel Camus, Costa-Gavras ou encore Roger Corman, mais aussi de Nadine Trintignant qui deviendra sa compagne. Ses premiers essais solos échouent, entre un documentaire sur le pianiste de jazz Budd Powell et une adaptation avortée du formidable livre de Jim Thompson 1275 âmes (Bertrand Tavernier y arrivera quelques années plus tard avec Coup de torchon). Enfin, il fait appel à l’immense Jean-Claude Carrière avec qui il signe un scénario de science-fiction pour le moins radical, aux résurgences politiques toujours aussi remarquables aujourd’hui. Ce dernier, que “ce jeu de massacre fait franchement marrer”, n’aurait retravaillé le scénario que 5-6 jours” selon Corneau lui-même¹.

Grand amateur de polar, de jazz et de cinéma américain, Alain Corneau choisit d’utiliser les codes d’un cinéma de genre pour offrir une vision personnelle des dérives d’un hyper capitalisme proche. A travers les filtres propres à la science-fiction et à la farce, France société anonyme n’est rien d’autre qu’un virulent pamphlet qui attaque de front pêle-mêle les multinationales, la mondialisation, la recherche du profit, les liens entre l’état et le commerce. Il en résulte un film punk, au ton toujours aussi  percutant, dont le discours n’a non seulement n’a pas vieilli avec les années mais qui après plus de quatre décennies, demeure d’une modernité glaçante.

Dans France société anonyme, Corneau propose une lecture cynique et noire de la légalisation de drogues, au profit de sociétés désireuses de s’octroyer ainsi les marchés et l’exclusivité. Cette idée,  est émaillée de plusieurs strates d’influences. En plus de les codes esthétiques du roman d’anticipation, Alain Corneau ajoute une intrigue de guerre des gangs pour le maintien des territoires et des codes établis, et créant de fait une comparaison entre le commerce mondial et les mafias. Rapidement, le combat s’avère perdu d’avance et le vieux caïd se retrouve à faire face à un véritable trust. On n’échappe pas à la satire bourgeoise sous influence sado-pasolinienne, ni à l’absurdité quasi kafkaïenne, qui permettent de mieux faire passer un message.

 

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Ainsi, Corneau, sous couvert d’humour, nous décrit un monde en déliquescence, sans avenir possible, dont le personnage principal interprété par Michel Bouquet, ne pourra échapper à son destin. Et du cynisme, le cinéaste sombre dans le nihilisme radical, ne laissant personne intact. Une telle violence dans le discours, on s’en rend compte, ne pouvait passer que sous le déguisement de l’humour, de la potache grotesque qui puise dans la littérature de gare. Les acteurs, Roland Dubillard et Francis Blanche en tête, contribuent à cette distanciation en interprétant leurs rôles avec une énergie baroque, à l’image de la musique composée par le jazzman Clifton Chénier.

La somptueuse photographie nous permet d’évoquer son auteur, Pierre-William Glenn. Ce directeur photo de grand talent a travaillé avec bon nombre des cinéastes français les plus remarquables de ces quatre dernières décennies, de José Giovanni à François Truffaut, de Bertrand Tavernier à Yves Boisset, en passant par Maurice Pialat, Samuel Fuller, ou récemment Guillaume Nicloux. Il est réputé pour son travail souvent inspiré et en sachant s’adapter aux différents univers des cinéastes avec lesquels il collabore, avec lesquels il aime expérimenter de nouvelles technologies (le steadycam notamment). Malheureusement, il est aujourd’hui connu pour Terminus, un post-apocalypse bling-bling, avec un Johnny Hallyday peroxydé dans le rôle principal, déjà risible à sa sortie, aujourd’hui bien connu des amateurs de nanars.

Ici, Pierre William Glenn fait des merveilles et crée un univers artificiel et désolé, que ce soit dans les décors ultramodernes de jour, les intérieurs intimistes, les banlieues désolées de nuit, les souterrains désaffectés, etc. Même aujourd’hui, France Société Anonyme ne possède pas d’équivalent, chez nous comme ailleurs.

 

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Et en ajustant encore la grille de lecture, si l’on identifie le personnage principal, cryogénisé et condamné à raconter éternellement la même histoire, comme dans le mythe de Sisyphe, au jeune cinéaste Corneau, ne peut-on pas y voir une note d’intention de ne pas céder à une certaine uniformisation du médium cinéma ? Cela est fort possible, ce qui en ferait une sorte de note d’intention qui en appelle à la résistance. Camarades, engagez-vous!

Quelques années plus tard, Corneau confirmera cette hypothèse dans une interview pour la sortie de La Menace en citant l’auteur de Guernica : « La grande leçon que nous donne le cinéma américain, c’est d’abord de raconter des histoires. Mais je n’ai jamais eu envie de tourner un film là-bas, d’aller battre les Américains sur leur propre terrain. Picasso disait : « On copie, on copie, jusqu’au jour où on rate sa copie. C’est ce jour-là qu’on fait une œuvre personnelle ».

Comme une toute relative crudité est visible à l’image, le film fut interdit aux moins de 16 ans lors de sa sortie. Une très habile manière d’échapper à la censure totale pour brûlot politique pour écoper d’une ghettoïsation pour violence graphique ? Fort possible… En l’état, France société anonyme connut un petit succès d’estime dans la presse (excepté celle du Figaro, où François Chalais prophétise “Premier film d’Alain Corneau qui n’en fera certainement jamais d’autres”) mais dépasse péniblement les 70000 entrées¹. Alain Corneau se tournera ensuite vers le polar sans jamais revenir au fantastique ou à la science-fiction. Unique essai, mais indéniable réussite, donc, magistrale et sans aucun équivalent dans le cinéma hexagonal.

 

Sylvain Perret

 

¹Projection privée de Alain Corneau, édition Robert Laffont, 2007, ISBN : 978-2-221-10148-3

Posté par Roland le 01-04-2015

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