Les fissures de l’âme

A l’occasion de l’enquête «La malédiction de l’imprécateur» pour « L’œil du témoin » :

Souvenir tenace que cette affiche géante sur la façade arrondie du Gaumont-Opéra, avec ces têtes patibulaires, menacantes ; une inquiétante bande-annonce avec ces mêmes hommes en casque de chantier dans des sous-sols boueux !

D’ailleurs était-ce bien un film au final ?

Un film fantôme plutôt !

 

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Aspect fantomatique

Dès son introduction, une vue d’hélicoptères des tours jumelle de Manhattan, encore dressées à cette époque, le sort du film est d’ores et déjà scellé !

Quand on interrogeait Jean-Louis Bertuccelli sur son aspect fantomatique, d’autres détails troublants venaient confirmer cette hypothèse, les décors du film, le hall de la tour Montparnasse alors totalement vide peu de temps après son inauguration, pour les scènes d’intérieur, le réalisateur avait eu l’autorisation de filmer dans l’une des deux tours de la Défense, désertes elles aussi ! Une scène se déroule rue Emile Richard, près du cimetierre Montparnasse, et qui a la particularité d’être une rue sans numérotation…

Nous pouvions même évoquer ce fait troublant : le nom de l’auteur du roman, René-Victor Pilhes, se prononce avec le S, mais comporte une lettre intruse et forcément fantomatique, le H… et si ç’avait été le point de départ de ce film si particulier ?

Et ce mot, « imprécateur », qui n’existait même pas à l’époque dans les dictionnaires…

Une concordance d’indices qui peut expliquer la disparition d’une oeuvre jugée trop «gênante»

Jean-louis nous le disait, ce film a été victime de ce qu’il dénonce, des hommes d’affaires, les mêmes qui officient chez Rosserys and Mitchell, avaient pris la décision de « faire taire » ce film en invoquant les éternels problèmes de droits, pretexte rêvé pour l’évincer à jamais.

En tout cas, il n’en faudra pas plus pour que «L’imprécateur» soit frappé du sceau d’une malédiction, condamné à errer dans les mêmes couloirs déserts de ces tours à la nuit tombante.

Mais avant d’être cet objet filmique non identifié, il y eût le roman.

 

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Achat de droits

En 1974, la parution de «L’imprécateur» de René-Victor Pilhes fait l’effet d’une bombe dans le milieu littéraire. Derrière sa facture très classique se cache un livre à double fond, à la fois un hommage aux feuilletons populaires à la Ponson du Terrail ou « Les mystères de Paris » d’Eugène Sue, et pamphlet contestataire qui dénonce avant l’heure les méthodes inhumaines du monde l’entreprise.

Directeur créatif chez Publicis, René-Victor Pilhes est d’ores et déjà considéré comme «un agent double» pour les publicitaires comme pour ses confrères écrivains.

Le roman est un succès et remporte le prix Femina.

Au même moment, le réalisateur Jean-Louis Bertuccelli a ce coup de cœur pour cette histoire dont il décèle le caractère visionnaire, « C’est un livre qu’il voit plus qu’il ne le lit » dit-il lui-même.

Il en achète les droits avant Gérard Lebovicci, directeur alors de la célèbre agence Artmedia, qui a également le désir de l’adapter afin de le proposer à des acteurs comme Yves Montand ou Philippe Noiret. D’autres réalisateurs se positionnent dont Costa-Gavras ou Yves Boisset.

Par fidélité à Jean-Louis Bertuccelli, René-Victor Pilhes ne cède pas ses droits cinéma au plus offrant. Gérard Lebovicci n’aura pas gain de cause, on n’achète pas n’importe qui. Dans cette aventure, Jean-Louis et René-Victor vont apprendre à se connaître, ce sont des hommes de paroles.

Pour ce film, Jean-Louis Bertuccelli va hypothéquer sa maison et réaliser plusieurs commandes, des publicités surtout, et enfin il accepte ce film, locomotive pour Annie Girardot, «Docteur Françoise Gailland», ce qui va lui permettre de rencontrer les producteurs, Yves Gasser et Yves Perrot, qui avaient à leur palmarès des films aussi emblêmatiques que «Le juge Fayard dit le shérif» d’Yves Boisset ou «Providence» d’Alain Resnais, ces films feront partie du fameux catalogues Actions Films qui aura disparu de la circulation avant que l’éditeur Jupiter Films en fasse l’acquisition.

Grâce au succès de ce film, l’aventure de «L’imprécateur» peut alors commencer.

 

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Erreur de casting

« C’était une cour de récré » nous dit Jean-Louis à propos d’un tournage qui ne rencontre aucun problème majeur, si ce n’est qu’il fallait de temps en temps recadrer une troupe de grands enfants ravis d’interpréter ce qu’ils ne seront jamais, des cadres supérieurs. Jean-Louis a du mal à se contenir devant ses comédiens, il ira même jusqu’à se réfugier hors plateaux pour éviter que l’on entende ses fous rires.

Pour l’occasion, un reportage télévisé témoignera de ce tournage et couvrira l’événement à venir, un film avec un casting pareil, Michel Piccoli, Jean-Pierre Marielle, Jean-Claude Brialy et Michael Lonsdale, ne pourra être qu’un succès ! (voir archives de l’ina)

Justement, venons-en au casting qui démarre sur un terrible malentendu. Jean Yanne dans la peau du directeur des ressources humaines, personne ne pouvait y croire et même si pourtant le comédien y est tout à fait crédible.

Le public, habitué aux films-canulars de Jean Yanne, s’apprêtait-il à voir une comédie ?

Quand on sait que l’acteur avait envisagé pendant un temps de réaliser cette adaptation qu’il aurait forcément détournée en l’une de ces farces coutumières.

Ce qui sera le cas aussi avec la vision de Jean-Louis, «L’imprécateur» est une farce mais qui tourne mal, au malaise presque palpable ! Renforcée par cette partition aux teintes funèbres commandée de mains de maitre par Richard Rodney Bennett.

Malgré un battage médiatique dont «Les rendez-vous du dimanche», l’émission de Michel Drucker où les comédiens et le réalisateur sont réunis pour y faire de la promo (voir les archives de l’Ina), le film ne remporte pas l’adhésion du public.

Présences de fissures suspectes dans des murs porteurs comme à l’intérieur de ces cadres marionnettes à l’âme plus que grise, envois de rouleaux complotistes qui dénoncent la bonne marche de «l’entreprise», autant de thématiques qui désarçonnent les spectateurs, absolument pas préparés à voir ce spectacle prophétique.

«L’imprécateur» s’apparente à un cauchemar, ce qu’il est en réalité.

Frappé d’une cabale par une presse de droite qui eût du mal à admettre la bouffonnerie. Ce portrait guère flatteur d’une multinationale et de ses hommes de paille ne sera pas apprécié des hauts dirigeants y compris ceux de l’état.

Au même moment, un autre film qui traite du malaise des cadres, «Le diable dans la boite» de Pierre Larry, est un succès, moins corrosif malgré une intrigue dérangeante, un employé joué par Jean Rochefort refuse son licenciement et va jusqu’à s’enfermer dans son bureau pour témoigner de cette injustice.
Puis en 1978, «L’argent des autres» au climat aussi délétère et mystérieux reçoit un meilleur accueil. Trop en avance, le film disparaît également et rejoint le même sort que « L’imprécateur ».

 

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Rebondir

Après «L’imprécateur», Jean-Louis aura du mal à rebondir comme il est parfois spécifié dans ces fameux magazines économiques. Parce qu’on ne dit pas du mal des riches et qu’on ne fait pas de vagues chez ces gens-là, on ne pardonnera pas à Jean-Louis de s’être mêlé au fond de ce qu’il ne lui regardait pas, lui faisant payer cet affront par une bonne traversée du désert. Mais Jean-Louis le connaît comme sa poche, le désert, et même l’apprécie !

En 1984, il revient à un autre cinéma, plus intime, celui de «Interdit au moins de 13 ans», écrit par la comédienne Sandra Montaigu et auréolé d’un prix Perspective au festival de Cannes.

Ceci est une autre histoire et nous aurons l’occasion d’y revenir très vite.

Les derniers travaux de Jean-Louis sont des photographies, très belles et très étranges, de vitrines de boutiques désafectées.

Pourquoi avoir choisi de photographier ces endroits vides ? lui avait-on demandé, ne serait-ce pas une manière détournée de retrouver les traces de l’odieux imprécateur ?

Peut-être bien, nous avait-il répondu amusé.

Quoiqu’il en soit, l’imprécateur court toujours…

Retranché dans une boutique désafectée du 18ème ou dans les sous-sols de la Défense, il n’a pas fini de faire parler de lui !

Même si depuis, il a été recensé dans les dictionnaires et reconnu par la langue française.

 

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La bande originale composée par Richard Rodney Bennett éditée par musicboxrecords.

Posté par Roland le 13-02-2015

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