« On pourrait peut-être se remettre à parler »

En 2013, l’éditeur Tamasa lance une collection dédiée aux films français des années 70/80, trois films de Christian de Chalonge sont édités à cette occasion :

– «L’argent des autres»

– «Malevil»

– «Docteur Petiot»

Autrement dit des films majeurs du cinéma français qui mettent en avant la mise en scène extrémement maitrisée de Christian de Chalonge dans trois genres différents mais aux points communs évidents : une incursion dans le fantastique, rares sont les metteurs en scène français à s’y être risqué, la présence de Michel Serrault qui deviendra le comédien fétiche du réalisateur, et enfin la possibilité d’affirmer son talent dans des grosses productions alors qu’il venait de réaliser deux films d’auteur : «O salto» et «L’alliance» avec Jean-Claude Carrière.

Le magazine Metaluna évoquera l’événement via un entretien de Antoine Szylowicz, grand passionné du réalisateur.

Avec l’autorisation de son rédacteur en chef, Rurik Sallé et de son auteur, Antoine Szylowicz, «L’œil du témoin » vous propose la retranscription de cet entretien.

Metaluna après neuf numéros a tiré sa révérence pour devenir un book-zine de grande classe, Distorsion !

Un grand merci à Rurik Sallé et à Antoine Szylowicz.

 

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« On pourrait peut-être se remettre à parler »

Cette phrase de dialogue mise en exergue est tirée de Malevil, un des films les plus fous de l’histoire du cinéma français. Elle intervient après presque une demi-heure de film alors que les protagonistes n’ont pas échangés un seul mot depuis quinze minutes. Plusieurs grandes stars du cinéma français et pas des moindres (Michel Serrault, Jean-Louis Trintignant, Jacques Villeret ou encore Jacques Dutronc) font partis de cette aventure. A l’occasion de la sortie de trois de ses films en DVD chez Tamasa (Malevil, Docteur Petiot et L’argent des autres), le réalisateur Christian de Chalonge nous a accordé une interview dans laquelle il revient entre autre sur le tournage de ce post-nuke à la française et sur son film de vampire expressionniste selon ses dires.

Comment est né le projet Malevil ?

Malevil vient après le succès de L’argent des autres. Le producteur Claude Nedjar a eu à ce moment là envie de travailler avec moi, il m’a alors donné plusieurs livres à lire qu’il souhaitait voir adapter à l’écran et dedans se trouvait le livre de Robert Merle : Malevil. Il y a tout de suite quelque chose qui m’a intéressé. C’est le premier livre que je lisais de lui. C’était très touffu et il y avait un gros travail d’adaptation a mené. Le livre est tellement gros que si on avait voulu garder le matériau d’origine, il aurait fallu faire une série. J’ai du faire des choix qui n’ont d’ailleurs pas trop plus à l’auteur mais c’était de toute façon nécessaire. C’est le principe du travail d’adaptation. Ce qui m’intéressait formidablement dans Malevil, c’était l’union de 5 personnes qui sortent de leur cave et qui arrive dans un monde totalement inconnu comme s’ils avaient fait un voyage interplanétaire. Tout est à inventer ou à réinventer. Ils sont tellement sous le choc qu’ils doivent réapprendre à parler. Dans ma tête, c’était la base du film.

Vous vous intéressiez avant au thème du post-nucléaire, vous aviez vu des films en particuliers ?

Un peu mais je n’avais pas envie de faire un film sur une catastrophe. Je trouvais l’idée beaucoup plus forte de suggérer les choses, par exemple par la lumière dans l’embrasure de la porte au moment de l’explosion ou par les différents signes d’augmentation de la chaleur dans cette cave. Du coup, on ne sait pas bien ce que sait, puis on découvre un peu plus tard le désastre. C’est ça que j’ai toujours essayé de faire et c’est ce qui m’intéresse dans le fantastique, partir d’une structure quotidienne et puis il arrive quelque chose de complètement inadmissible et inimaginable.

Comment s’est déroulé le tournage ? Il y avait des parties en studio ?

Très peu, juste les plans d’intérieur de l’hélicoptère à la fin du film. Pour le reste, on a tourné entièrement en décors naturel dans le Larzac. C’était très compliqué car on a du effacer la moindre trace de brin d’herbe en retournant la terre pour que le décor soit réaliste. On a choisit un endroit assez désert, il y avait encore des endroits assez calme à cette époque proche du Larzac. On a construit un morceau du château, fait tomber des pluies de cendres, c’était un sacré barouf. Tout ça était très dur à faire, c’était un tournage très difficile techniquement avec en plus de la neige au mois de septembre ce qui n’était pas vraiment prévu, ça été long mais passionnant.

 

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Comment s’est passé la relation entre les acteurs et avec vous ?

Entre eux cela s’est formidablement bien passée et avec moi également, il faut dire que je connaissais Michel Serrault et Jean-Louis Trintignant depuis L’argent des autres. Jacques Villeret était adorable, c’était très intéressant de travailler avec lui aussi et Jacques Dutronc encore plus. Ils étaient tous très motivés par le projet, du coup l’ambiance de travail était formidable.

En revoyant le film, quelque chose m’a marqué : on ne connait pas au départ la relation qu’entretiennent certains personnages entre eux, par exemple Dutronc avec Serrault ? C’était voulu dès le départ ?

Oui, pas de psychologie. Je voulais juste montrer les choses comme elles se dérouleraient en pareille circonstance selon moi. On est là et il faut montrer ce qui se passe précisément.

Je trouve le film très onirique, comme un rêve cauchemardesque.

Je suis content que vous disiez ça car le truc qui m’intéresse c’est le cauchemar. Arrivez à créer ça, c’est ce que je recherchais.

C’est un film qui a pris une autre dimension avec l’actualité des années suivantes (Tchernobyl, Fukushima).

Effectivement mais comme L’argent des autres avec les scandales financiers des dernières années.

En revoyant les 3 films, j’ai remarqué qu’il y avait beaucoup de musique dans Petiot et L’argent des autres alors que vous aviez Gabriel Yared sur Malevil et que sa musique est très peu présente, pourquoi ?

C’était voulu qu’il n’y ait pas beaucoup de musique, pas forcément pour le côté réaliste mais c’est comme s’il fallait aussi réinventer la musique comme tout le reste. Si on met tout de suite de la musique, on n’est pas dépaysé.

Comment est venu l’idée de faire Petiot ?

Petiot c’est autre chose, c’est un fait-divers mais que je ne voulais pas traiter de façon réaliste, plutôt de façon décalé. Je ne voulais pas faire une biographie, au contraire. Il y avait longtemps que je voulais le faire mais c’était difficile, il fallait trouver un angle différent. J’ai mis longtemps à me lancer. C’était un vieux projet dans ma tête. Un projet que partageais Michel Serrault, on en parlait depuis un bon moment, également avec Alain Sarde le producteur. Après, ça s’est très bien concrétisé avec mon coscénariste Dominique Garnier. On était en plein accord sur la teneur du film. Ce que je voulais tout de suite c’était prendre un peu un biais expressionniste. Il fallait accentuer sur 2 points : le cauchemar de l’occupation allemande et ce qu’il se passe dans la tête de Petiot. Il avait de multiples personnalités, il fallait essayer de montrer ses cauchemars intérieurs. C’était la forme la plus belle selon moi par rapport à cette époque pour raconter cette histoire.

Par rapport à Malevil, le tournage était plus facile ?

Oui, quand même mais ce n’était pas un film facile à faire non plus. Les décors sont tous particuliers de manière à ce qu’il y ait une vision souterraine, bizarre. Et puis, il y a ce personnage presque vampire qui vit la nuit avec une frénésie incroyable, il passe avec sa bicyclette comme une chauve-souris pour aller vers ses aventures. Pour moi, le décor et la lumière sont des personnages à part entière, il faut qu’ils soient très travaillés même si ce n’est pas la marque du cinéma Français en général, du coup c’est un peu plus difficile à faire.

 

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Comment se passait votre collaboration avec Michel Serrault que vous connaissiez depuis longtemps à ce moment là ?

Elle se passait de mieux en mieux. Je l’avais connu sur L’argent des autres, on avait beaucoup sympathisé. Sur Malevil, c’était déjà très intéressant et pour Petiot, très sincèrement si je n’avais pas eu Serrault, je ne l’aurais pas fait. Il a été formidable dedans, de A jusqu’à Z. Il était d’une générosité d’acteur incroyable. Il voulait tout faire et il voulait absolument le faire.

Vous vous intéressez au cinéma de genre, à la série B ?

Non, pas particulièrement, juste le côté fantastique. J’aime bien quand c’est un peu décalé. Je n’aime pas beaucoup le réalisme. Même dans Malevil ce qui est réaliste n’est pas vrai, on est tout de suite embarqué dans un monde qui nous change complètement. Les questions vraiment intéressantes qui se posent dans le cinéma fantastique c’est savoir si ce que l’on voit est réel ou si c’est une création dans la tête du personnage principal. C’est cette ambigüité que je trouve fondamentale.

Vous avez des projets actuellement ?

Pour être franc, j’ai levé un peu le pied, pris un peu de distance car il y a 3 films que je n’ai pas réussi à faire. La télévision qui donne une partie de l’argent est difficile à convaincre, ils sont assez frileux, même sur des projets pas forcément très couteux.

Les réalisateurs français qui se sont « aventurés » dans le fantastique :

Christian de Chalonge n’est pas le seul réalisateur français à avoir mis un pied dans ce genre cinématographique sans en faire sa spécialité. Pour mémoire rappelons que d’autres et pas des moindres (et de façon non exhaustive) ont déjà eux aussi franchi le Rubicon : François Truffaut (Fahrenheit 451), Alain Resnais (Je t’aime je t’aime), Claude Chabrol (Alice ou la dernière fugue), Yves Boisset (Le prix du danger), Jean-Pierre Mocky (Litan), Bertrand Tavernier (La mort en direct), Agnès Varda (les créatures), Jean-Luc Godard (Alphaville), Pierre Jolivet (Simple mortel) qui avait déjà coécrit Le dernier combat avec Luc Besson, François Ozon (Ricky), Barbet Schroeder (Inju, la bête dans l’ombre), Claire Denis (Trouble every day), Cédric Klapish (Peut-être), François Dupeyron (La machine), Louis Malle (black moon) ou encore Alain Corneau (France société anonyme).

Antoine Szylowicz

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Posté par Roland le 12-02-2015

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