L’accompagnatrice

Bluwal Pionnier de la télévision par Isabelle Danel aux éditions Scrinéo

«L’humanité est fréquentable mais peu recommandable…»

Marcel Bluwal

Saluons l’entreprise d’un ouvrage consacré à Marcel Bluwal qu’il serait réducteur de présenter comme «un réalisateur de télé».

Véritable artisan de l’âge d’or de la télévision, Bluwal a tout apporté à un art en pleine mutation, Marcel Bluwal est autant réalisateur que poète visuel dirons-nous !

Faire revivre la parole : une entreprise à long terme

Parce qu’elle a grandi avec cette télévision, Isabelle Danel a décidé d’écrire un livre sur ce pionnier qui est également l’un des derniers survivants de cette époque bénie, la fameuse «école des Buttes-Chaumont» comme on l’appelait alors !

Avec le soutien de son éditeur, Isabelle s’est attelée à cette tâche hardie : faire revivre la télévision à travers les souvenirs de Marcel Bluwal, son plus illustre représentant, le créateur, entre autres, de Vidocq avec Claude Brasseur et Don Juan avec Michel Piccoli.

 

Capture d’écran 2014-11-24 à 21.54.29

 

Cette entreprise lui a pris quatre ans de sa vie. En parallèle de ce travail, Isabelle avait écrit un ouvrage sur Marilyn Monroe et s’était également consacrée à son activité de journaliste-critique pour des magazines (Première, Version Femina, Télérama) ou le site «Bande à part»

Evidemment, tout au long de ses quatre ans, il a fallu qu’un rapport de confiance s’établisse entre le portraitiste et son modèle. 

Bluwal s’avèrera pressé et exigeant, et en même temps ravi que l’on puisse encore s’intéresser à lui ! A Isabelle de tempérer cet homme de nouveau prêt à transmettre cette époque !

Mais la mémoire peut être sélective comme multiple et se perdre dans des dédales…

Comme le précise Isabelle, pendant toute la première partie de leur collaboration, «il me manquait de la chair» à ces entretiens. Bluwal s’était déjà confié, dans des entretiens pour l’INA, avait déjà écrit son autobiographie, que dire d’autre…

Si parfois, pendant les séances d’enregistrement, la matière n’était pas toujours au rendez-vous, il arrivait que Marcel Bluwal soit plus prolixe lors de conversations téléphoniques, et à Isabelle de retranscrire comme elle le pouvait ses propos, parfois sur des dos d’enveloppes ! Bref, tout ce qui lui tombait sous la main !

Des propos de Bluwal, Isabelle en était envahie certes, sur des pos-it ou des cassettes audio d’enregistreur vocal, mais encore fallait-il trouver un fil conducteur, recomposer le puzzle et pas forcément dans le bon ordre…

 

Capture d’écran 2014-11-24 à 22.51.20

 

Don Juan-Vidocq : le même Bluwal ?

Justement, l’un des point de départ de ce livre a été de le faire débuter avec la période la plus célèbre de Bluwal et ses deux œuvres les plus représentatives : Don juan et Vidocq.

Tant il est vrai que Bluwal est à la fois autant Don Juan que Vidocq, la dualité comme thème récurrent chez Marcel.

Construction audacieuse mais qui a eu ses limites. Après ce premier chapitre, Isabelle se retrouve bloquée, en recherche d’un autre Marcel Bluwal, plus intime. Marcel lui donne la légende, sa version officielle, Isabelle recherche l’homme, le vrai.

Pourtant, Isabelle tient bon, persuadée que son approche plus humaine, permettra d’en savoir plus sur Bluwal. Comme elle le dit elle-même, il a fallu que le petit Marcel «retourne» dans cette fameuse chambre de l’enfance, et qu’une autre parole se distingue.

Pour qu’il renaisse, Marcel se confie sur sa période la plus tourmentée. Pendant l’occupation, Marcel a été caché, tout comme Anne Franck qu’il cite, mais n’a pas eu le même destin, ce qui restera un lourd fardeau tout au long de sa vie d’homme et d’artiste. De cette période douloureuse vient s’ajouter la perte de son meilleur ami. Bien qu’entouré, Bluwal sera toujours seul au fond.

Il y a l’enfant Bluwal qui se sent à sa place à la communale et le réalisateur qui va se créer sa famille de fidèles au sein du milieu télévisé.

Marcel et Isabelle vont donc se voir de manière régulière afin recréer cette fameuse chronologie de la télévision !

A partir de là, l’auteur a son deuxième chapitre. Elle découvre un Bluwal enfant accompagné d’une bande de copains qui peut s’apparenter à la clique de Vidocq.  Avec celle-ci, il va arpenter le pavé de Paris, (Bluwal connaît Paris comme sa poche à l’égal de l’ancien bagnard) et s’éveiller à la cinéphilie en fréquentant toutes les salles de cinéma de la capitale.

Au 15, rue Cognac-Jay, Bluwal va découvrir le milieu balbutiant de la télévision où il y a tout à inventer comme nous le dit Isabelle.

Du film pour enfants aux documentaires, Bluwal y fait ses armes et apprend son métier. Il passe très vite à la réalisation avec des dramatiques en direct, souvent des adaptations de grands auteurs tels que Gogol ou Schnitzler !

 

don juan picolli

 

Peut être comme Don Juan, Bluwal va se perdre sur un territoire qui lui sera interdit, ce sera le milieu si compartimenté du cinéma qui lui fera comprendre qu’il n’est pas forcément le bienvenu !

Il fera donc une incursion fugitive au cinéma, comme s’il s’excusait d’être là, pas forcément à sa place dans une époque où la nouvelle vague va forcément railler l’école de la télévision !

Bluwal commet des faux pas, avec «Le Monte-charge». On ne peut s’empêcher de penser à son illustre modèle «Ascenseur pour l’échafaud», et répond à une commande, «Carambolages» avec Louis de Funès, ce qui va le discréditer dans le milieu.

Qu’à cela ne tienne, Bluwal sera réalisateur de télé et se trouve enfin avec des adaptations de grands textes telles que «Les joueurs » ou « La double inconstance» et enfin, Vidocq, sûrement la meilleure série française de tous les temps !

Nos mystères de l’ouest ! Et vive les Classiques !

Et oui, de Bluwal, nous lui devons un peu nos «Mystères de l’ouest» !

Avec Vidocq, c’était la seule série qui pouvait rivaliser avec sa consœur Outre-Atlantique !

Même invention et même énergie, même capital sympathie des comédiens (Brasseur/Conrad) presque à l’identique, des petits gabarits teigneux à souhait, et enfin la même manière d’aborder l’histoire par ses sous-sols ou ses nombreuses trappes !

 

vidocq avec chapeau

 

Avec Vidocq et ses adaptations de grands classiques, Bluwal va établir les règles élémentaires d’une grammaire visuelle qui a fait école : utilisation des décors démesurés mais également pour mieux s’y échapper et rebondir sur de fabuleux décors extérieurs !

La plage du deuxième acte de Don Juan ! La montée des marches vers le Golem !

 

don juan décors 2

 

Direction d’acteurs irréprochable !

Sens du casting !

Bluwal fait appel à des gueules et aime voir ses gueules auxquelles il sera fidèle ! Autant metteur en scène que spectateur de ses films !

Enfin, un sens du cadre évidemment ! Marcel a la bougeotte, sa caméra aussi ! Grâce à cette mise en scène survoltée, Marcel va détourner l’attention et rendre des textes si imposants, presque aériens !

Bluwal fera du théâtre à la télévision avec des moyens de cinéma !

De retour sur les bancs

Puis l’autre difficulté, une fois la parole conquise, fut pour Isabelle de voir les œuvres de Bluwal.

A part quelques titres dans la collection les classiques de l’INA, il y avait peu de matériel disponible concernant son œuvre immense. Même si l’intéressé avait pu lui faire des copies de quelques passages télé, il restait tout un pan de sa carrière à visionner mais hélas introuvable. Heureusement, l’INA ouvrira un accès personnel à Isabelle pour qu’elle puisse accéder à tous ces trésors.

De retour sur les bancs d’école, Isabelle a pu s’immerger dans les classiques de Marcel afin de recréer cette télé «kinescopée», – ancêtre du magnétoscope, et seul moyen de conserver des émissions retransmises en direct, via ses propres mots.

Puis, il lui faudra récolter la parole auprès de la troupe de Marcel Bluwal, et des acteurs tels que Brasseur et Piccoli évidemment se prêteront au jeu de l’entretien et de l’hommage.

 

don juan picolli 2

 

Quand la télé était encore humaine

Tout au long de ces quatre années d’investigation, comme son modèle, Isabelle ne va pas lâcher prise !

Ne jamais faillir dans sa volonté de témoigner d’un monde désormais lointain à une époque où la télévision de 2015, malgré sa prolifération de chaînes, se résume à un vaste hangar de luxe toujours prêt à recevoir des invités pour des séances d’auto-congratulations lors de promotions poussives.

Dans ce livre, Bluwal va citer Paddy Chayefsky à juste titre, réalisateur-scénariste, qui faisait ce que l’on appelle de «la télé vérité» sur les chaînes américaines.

Chayefsky venait du peuple, il pouvait parler des vrais gens. Avec leurs adaptations, Bluwal et ses comparses (Lorenzi, Barma, Prat)  vont décrire toute une série de personnages proches de la population française des années 60, et créer forcément une proximité avec les spectateurs !

Chez ces créateurs, il y avait aussi ce désir primitif de «transmettre» de grands textes La télévision dîtes éducative n’est plus celle qui prime hélas, malgré quelques créations originales qui peuvent être en rapport avec l’époque de Bluwal.

En 2014, l’émetteur télé a bel et bien cessé de transmettre !

 

vidocq qu tire

 

Au fil du récit, Marcel se confie également sur l’évolution de cette télé qu’il a vu naitre et décliner avec l’arrivée du magnétoscope. Du moment où une image est capturée, est-elle encore une image ? Pour Bluwal, une image doit rester dans la mémoire du téléspectateur et ne pas être possédée, car indomptable et farouchement indépendante, comme lui-même !

Puis quand un producteur de renom tel que Pierre Grimblat finit par accepter des commandes comme «L’instit», avec l’arrivée de la 5, la gauche au pouvoir sème le trouble, la publicité et ses annonceurs peuvent y régner… une page se tourne définitivement.

Marcel Bluwal continuera de faire de la télévision et ce jusqu’en 2013, il dirigera même cette fameuse collection « les Grands Classiques » de l’Ina, collection hélas disparue alors que des trésors sont encore inédits en dvd.

Seul regret, il aurait été intéressant d’avoir l’avis de Bluwal sur l’adaptation cinématographique de Vidocq, et de son fiasco, un Depardieu en roue libre pourtant plus ressemblant au vrai Vidocq que Brasseur, et cette mise en scène de Pitof, jamais un plan fixe !

On pourrait presque conseiller à cette autre fameuse école de réalisateur (Gans, Pitoff, Jeunet), la relève autrement dit, de revoir l’intégrale des réalisateurs de l’ORTF, plus humbles, et au service du texte !

En tout cas, Marcel Bluwal, ce flambant octogénaire, pessimiste joyeux comme il se définit lui-même, prouve à travers le livre d’Isabelle Danel, qu’il n’a décidément pas dit son dernier mot !

 

Roland-Jean Charna

Photo : Mathieu Marois

 

vidocq 2

Posté par Roland le 03-12-2014

Réagissez a cet article

comments powered by Disqus