L’OBJET DU DÉSIR OU LE FANTASME DE LA LIBERTÉ — ENTRETIEN AVEC NOËL HERPE

C’est à l’occasion de l’exposition Le Mystère Clouzot que j’ai rencontré Noël Herpe. L’entretien que vous allez lire a été enregistré dans son bureau situé dans le XIe arrondissement de Paris. L’exposition, conçue par notre homme, venait ponctuer une année en forme de marathon Henri-Georges Clouzot : rétrospective de ses films dans de nouvelles copies restaurées, rééditions en vidéo, etc. 

Au cours de l’entretien, Noël Herpe est revenu sur les nombreuses vies qui furent les siennes : cinéphile itinérant, à la croisée des chemins dira-t-il, critique, historien, professeur, conférencier, réalisateur. Nous avons abordé la douloureuse carrière de C’est l’homme, son premier long-métrage (qui peut être lu comme sa Part Maudite en ce sens où le film parle de l’homme et de ce qui le compose) jugé scandaleux, puis interdit. Nous sommes revenus longuement sur l’un de ses grands thèmes sans cesse redéfini : le désir. Le désir comme expérience intérieure, toujours au sens de Bataille. Enfin, l’heure était à l’actualité. Et l’actualité pour notre homme c’était son dernier film : l’intriguant et fascinant Fantasmes et fantômes.

Si je devais composer un portrait de Noël Herpe, j’y verrais un croisement entre Jean Boullet (le dandy déviant et iconoclaste, Dracula des terrains vagues, grand peintre du bizarre et cofondateur de Midi-Minuit Fantastique) nourri d’un amour immodéré pour les anciennes actrices (vamps et plus), et Michaël Redgrave, période Mr. Arkadin. Et vous ?

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Julien Beauchêne — Vous avez été critique (on vous a lu notamment dans Positif), vous avez publié des ouvrages nécessaires sur René Clair, que tout le monde à l’époque avait enterré, Sacha Guitry et Eric Rohmer. D’autre part, vous semblez vous attacher à l’objet-livre : par exemple, vos écrits autobiographiques. Vous avez édité votre film C’est l’homme accompagné du récit de son tournage, on y reviendra. La fin de l’année dernière a été marquée par l’exposition Le Mystère Clouzot, installée à la Cinémathèque française. Dans le même temps, vous réalisez un nouveau film, à sketches, adapté de Georges Courteline et André de Lorde. Entre mots et images, aujourd’hui, où vous situez-vous ?

Noël Herpe — Où je me situe ? C’est une question délicate. Disons à la croisée des chemins. J’ai toujours hésité entre plusieurs formes d’expression. J’ai eu au cours de ma carrière plusieurs tentations : journalisme, enseignement, critique, création artistique…

Aujourd’hui, je ne dirai pas que que je continue à hésiter ; j’ai plutôt l’impression que les choses sont assez claires. J’aime développer l’écriture introspective et personnelle, laquelle me permet d’exprimer un rapport à l’instant présent : retrouver des sortes d’épiphanies. Cela passse par les rencontres, les choses du quotidien. C’est ce que j’ai par exemple essayé de faire dans mon livre Objet rejeté par la mer (1). C’est un chemin que je continue à suivre. Je déambule dans toute la France à la rencontre des gens. Cela me met en scène, en situation, pas simplement dans l’analyse de soi (comme j’ai pu le faire dans Journal en ruines), mais plutôt dans ma relation avec les autres. En essayant de définir le regard que je peux avoir sur la société d’aujourd’hui – bien que je ne me considère pas comme un observateur social. J’essaie d’aller un peu plus vers le présent, car on m’a souvent reproché d’être passéiste.

C’est un peu le mouvement de mon écriture depuis quelque temps : essayer d’accueillir le monde extérieur de la manière la plus aléatoire possible, sans forcément choisir de grands sujets ; en me confrontant à l’impureté du quotidien. C’est aussi une manière de retrouver un état d’enfance. Un état où on n’est pas dans le projet, dans la préméditation, ni dans le regret. Seulement dans l’accueil de l’instant.

J’aime le mot d’épiphanie – il exprime une plénitude presque mystique, qu’on peut retrouver dans la nullité, dans le néant ; par exemple, j’ai parfois des extases en me baladant dans les terrains vagues, ou au bord d’un canal désert ; en regardant le paysage depuis la vitre d’un train. J’ai toujours été attiré par les paysages un peu nus, les no man’s land, les chantiers. Je tente ainsi de me ressaisir, mais pas seulement dans la solitude : cela peut être lié à des rencontres fugitives, avec des personnes que l’on ne reverra jamais.

 

 

 

 

Julien Beauchêne — Vous êtes un genre de cinéphile itinérant.

Noël Herpe — J’aime traverser des aspects de la France d’aujourd’hui, sans m’appesantir. J’aime bien cette légèreté, qui me permet de capter des aperçus du temps présent, sans forcément tenir un discours. De m’ouvrir à des associations, des intuitions, des réminiscences, des révélations… Je me plais dans cette approche un peu buissonnière, qui correspond à mon état du moment. Je cherche ainsi à sortir de moi, afin d’aller vers l’autre.

Cela passe aussi par la cinéphilie. Quand j’ai traversé la France pour décliner mon propos sur Le Mystère Clouzot, j’y ai vu parfois une espèce de territoire un peu désolé, fantomatique. On ne croise plus beaucoup de gens, dans les rues. On se console en surprenant, ici ou là, un reste de flamme cinéphile, une utopie qui survit au milieu des ruines.

Je suis sans doute quelqu’un de mélancolique. J’ai un plaisir à constater la décadence d’un certain modèle culturel, et en même temps je m’appuie sur cette décadence pour renaître de mes cendres. En revanche, je ne suis pas du genre à dire : « C’était mieux avant ! » Je suis partagé entre la mélancolie et la croyance. Installé dans l’instabilité.

Julien Beauchêne — Vous distinguez bien le cinéma de la littérature. Toutefois, vous ne les cloisonnez jamais. Plusieurs de vos articles de cinéma ont été repris et publiés en volume sous forme d’anthologie. Vos films sont « marqués » par la littérature et, on le verra, le théâtre. J’aimerais savoir quel rapport vous entretenez avec la littérature. Et quelle est votre position vis-à-vis du cinéma aujourd’hui.

Noël Herpe — Le temps du cinéma n’est pas celui de la littérature. Ne serait-ce que parce que ces deux arts n’ont pas la même histoire. Ils ne nous projettent pas dans un même état de conscience, dans un même rapport à la fiction. Aujourd’hui, je considère l’écriture de soi, quelle qu’elle soit, comme une forme à la fois modeste et adaptée à notre époque. Bien davantage que la fiction romanesque, que je ne crois plus guère capable (en France tout au moins) de produire quelque chose dintéressant… Je n’en dirais pas autant du cinéma – mais c’est peut-être aussi parce que je n’ai pas la même relation aux images animées. Écrire me ramène à la recherche de l’être, là où le cinéma privilégie le paraître. Mon cinéma, en tout cas, qui se fonde sur une sorte d’assomption de la théâtralité.

Par exemple, ce que j’ai cultivé dans mon premier film C’est l’homme (2) à travers des fantasmes érotiques, c’était surtout une dimension pathétique, des situations extrêmes, une tension vers le sublime… À rebours du naturalisme, du sociologisme où s’est enfoncé depuis longtemps le cinéma français : héritage mollasson de la Nouvelle Vague – effet pervers des systèmes de financement institutionnel. Je me tourne pour ma part vers des modèles plus anciens que les sempiternelles années soixante ; vers un certain cinéma muet – mais avant tout un certain théâtre, où je retrouve un goût du récit ; un artifice, une violence, une passion.

 

 

 

Julien Beauchêne — Parlons de vous en tant que commissaire d’exposition. J’estime qu’une exposition (son processus scénographique, thématique et critique) participe tout autant de l’étude de l’histoire du cinéma que des recherches, mettons, universitaires. Qu’est-ce qui vous intéresse, vous, historien du cinéma, dans la conception d’une exposition ?

Noël Herpe — Ce qui m’intéresse en tant qu’historien du cinéma ou commissaire d’exposition, c’est l’éclairage de l’archive. J’aime l’archive, contrairement à beaucoup de gens qui préfèrent gloser sur le cinéma. L’archive fait évoluer mon point de vue, nourrit maflexion. Si l’on ne cherche pas à avoir accès à des archives inédites, on ronronne indéfiniment le même blablabla. Lorsqu’avec Noëlle Giret j’ai exposé à la Cinémathèque française les archives de Sacha Guitry, c’était l’occasion de montrer un Guitry au travail, acharné à construire ses films, dessinant des storyboards… À mille lieues de son image superficielle de mondain.

De même, en m’appuyant sur les fonds détenus par la Cinémathèque française (et notammant sur les storyboards dessinés par Max Douy ou René Renoux), j’ai essayé de montrer dans l’exposition Clouzot qu’il n’y avait pas un hiatus infranchissable entre le raconteur d’histoires du Corbeau et l’expérimentateur de L’Enfer. Que sa préoccupation formelle, son goût de labstraction, sa recherche d’absolu étaient déjà présents dans ses films « classiques ». Même Miquette et sa mère (3) est un film qui réfléchit sur la forme.

J’ai également tenté, à l’aide de captures d’écran, de suggérer le goût de Clouzot pour le hors-champ, la litote. Clouzot est un cinéaste qui peut faire très peur en en montrant le moins possible. Son cinéma avance sur la corde raide, pris entre l‘intensité du regard et la frustration du spectateur.

 

 

 

Julien Beauchêne — Quel Clouzot préférez-vous ?

Noël Herpe — Personnellement, je préfère le Clouzot qui cache son jeu ou son ambition derrière une apparence de légèreté. À mes yeux, un grand cinéaste (et Clouzot en était un) s’épanouit plus volontiers dans des ouvrages réputés mineurs que dans des œuvres plus prétentieuses (style Les Espions) où il peut plus facilement sombrer dans l’ubris.

 

 

 

Julien Beauchêne — Venons-en à C’est l’homme. Que vouliez-vous raconter ?

Noël Herpe — Dans C’est l’homme, j’ai donné à voir un désir de sacrifice public. Je n’ai pas dit que c’était merveilleux de se faire lyncher en pleine rue ! J’ai mis en scène un fantasme – et qui comme tel joue sur les conventions, les clichés, les codes. Cela n’exclut pas une paradoxale liberté, pas plus que quand j’adapte une pièce de boulevard et la désarticule… Mais les braves gens n’ont pas aimé qu’on leur dévoile, sans le juger, un fantasme autodestructeur – d’autant moins qu’il avait le tort d’être masculin.

 

 

 

Julien Beauchêne — Vous parliez d’un désir pervers ?

Noël Herpe — Unsir pervers est plus créatif, dans la mesure où il ne s’exprime pas directement. Il ne va pas directement à la satisfaction sexuelle, il produit du fantasme, de l’imaginaire, de l’image. Je ne sais pas ce qu’en aurait dit Freud, mais il me semble que la sublimation a partie liée avec la perversion. C’est ce qui nourrit le cinéma de Bresson, de Buñuel, de Clouzot, de Hitchcock C’est ce qu’il y a d’intéressant dans le cinéma de Roman Polanski, dans La Vénus à la fourrure par exemple : l’un de ses bons films. Qui comme par hasard s’attache aux codes de la théâtralité, pour mettre en scène un mythe renaissant de ses cendres.

Julien Beauchêne — À ce titre, d’ailleurs, le film est exemplaire…

Noël Herpe — Oui. Hélas, la plupart des représentations actuelles refoulent la négativité, ignorent la mort, tiennent à distance la violence… L’espace d’imaginaire offert par la perversion est laissé en déshérence. Je ne prône pas pour autant le retour à une société de la frustration sexuelle, ou de la religion écrasante. Mais il faut peut-être s’intéresser aux formes que cette société a produites, et éventuellement s’en inspirer – qu’il s’agisse de chemins de traverse créatifs, ou de scènes érotiques non réductibles à la consommation sexuelle.

 

 

 

 

Julien Beauchêne — Votre dernier film, Fantasmes et fantômes, adapte deux grands oubliés du théâtre français : le montmartrois d’adoption Georges Courteline (auteur des Linottes en 1912) et surtout André de Lorde, le « prince » du Grand-Guignol, qu’on a redécouvert dans les années 1960 avec la génération des midi-minuistes. Pourquoi ce choix ?

 

Noël Herpe — C’est aussi mon côté pervers qui me pousse à aller piocher des pièces de répertoire oubliées, et à les ranimerAndré de Lorde (4) est un dramaturge des années 1900 que plus personne ne connaît – à part quelques fous furieux comme vous et moi. Au téléphone…, qui est une pièce passionnante, annonce le cinéma de Louis Feuillade. Avec des effets saisissants de horschamp, de suspens – ou de suspense avant la lettre – avec un réalisme dans l’économie de la terreur que l’on retrouvera à l’écran dix ans plus tard.

Le personnage principal de cette pièce, pour moi, c’est l’enfant. L’enfant qui dort, pendant que dans la maison l’on entend des bruits. Les femmes sont cernées par des inconnus, dont on imagine qu’ils vont pénétrer dans la maison. J’y vois la naissance d’un fantasme œdipien, érotique, qui consiste à écarter le père pour faire subir à la mère les derniers outrages. De ce fantasme, il naît une fiction criminelle que j’essaie de ressaisir à sa source. Comme s’il me fallait réinventer le cinéma par le détour du théâtre.

Comme si rien ne s’était passé.

 

 

 

 

Propos recueillis au magnétophone par Julien Beauchêne.

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(1) Gallimard, « L’Arbalète », 2016. Objet rejeté par la mer, au titre « mishimien », fait partie des ouvrages autobiographiques (ou journal intime) rédigés par Noël Herpe. Il fait suite au Journal en ruines, dont le titre évoque Ionesco, et à Mes scènes primitives. Tous ces ouvrages, de par leur richesse de style et leur conception iconographique, sont essentiels à la compréhension de la pensée de l’auteur.

(2) C’est l’homme, journal d’un film interdit, Le Bord de L’eau, 2013

(3) Noël Herpe a signé la préface de l’édition de la pièce de Robert de Flers et Gaston Arman de Caillavet (Presses Universitaires de Nanterre, 2017).

(4) André de Latour, comte de Lorde (1869-1942), surnommé « le Prince de la Terreur » a fondé un Théâtre de la Peur et de l’épouvante, souvent obscène, emblématique du genre Grand-Guignol, nommé ainsi en référence à la salle de spectacle située à l’époque rue (cité) Chaptal, Paris IXe, à deux pas de la place Blanche. Certains de ses ouvrages ont été réédités par Terre de Brume.

Les images reproduites dans cet entretien sont la propriété de © Noël Herpe

Posté par Julien Beauchene le 13-08-2018

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