ANDRÉ CAYATTE ET LA JEUNESSE DE MAI-68

par Clara Laurent

Les éditions LCJ ressortent deux films d’André Cayatte réalisés à deux années de distance, Les Chemins de Katmandou (1969) avec Jane Birkin et Serge Gainsbourg, et Mourir d’aimer (1971) avec Annie Girardot. Deux films engagés et fiévreux, ancrés dans la période de Mai-68 et témoignant de l’état de la société française et de la jeunesse à cette époque de grands remous politiques et culturels.

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André Cayatte (1909-1989) a réalisé une trentaine de films entre 1942 et 1978. Juriste de formation, romancier, il débute comme scénariste (notamment avec Entrée des artistes de Marc Allégret, 1938) et réalise son premier long métrage pour la firme Continental d’Alfred Greven en 1942 : La Fausse maîtresse, adaptation très libre d’une nouvelle de Balzac et dernier film tourné sous l’Occupation par Danielle Darrieux. Une commande, comédie à l’américaine bien éloignée du style que Cayatte adoptera quand il sera en mesure de réaliser des films personnels. C’est que Cayatte est un homme passionné par les sujets de société, révolté contre l’injustice et la façon dont la machine judiciaire et l’État peuvent broyer l’individu. Le réalisateur n’a pas été en odeur de sainteté aux yeux de la critique cinéphile (notamment proche de la Nouvelle Vague), qui l’accusait de réaliser des films à thèse. Avouons-le d’emblée, lorsqu’on regarde ces films aujourd’hui, force est de reconnaître que le réalisateur n’avait pas vraiment la main légère. Pour autant, Les Chemins de Katmandou et Mourir d’aimer captent l’attention en donnant l’impression de documenter, sans s’inscrire pour autant dans une veine naturaliste, le désarroi de la jeunesse qui a fait Mai-68 et s’est révoltée contre les carcans d’une société figée.

Tous les chemins mènent à Katmandou

Katmandou, capitale du Népal, cité légendaire à l’aura mystique, faite de lacis de ruelles pleines de temples colorés, de sanctuaires médiévaux hérissés de statues sacrées, où l’on célèbre les cultes hindous et bouddhiste… Dans les bonus proposés par l’édition LCJ, André Cayatte est interviewé sur ce qui l’a poussé à réaliser un film sur le phénomène des hippies empruntant la route de Katmandou dans les années 1960-70. Le réalisateur explique avoir enquêté sur place en rencontrant ces idéalistes. Une jeune fille le marque particulièrement : elle a 17 ans et se prénomme Jane. Dans la cité népalaise, Jane est devenue gravement toxicomane, se prostituant et vendant son sang pour acheter ses doses. À tel point, déclare Cayatte, qu’elle « est réduite à l’état de larve ». Le cinéaste décide alors de raconter l’histoire, qui lui semble exemplaire, de cette fille de 17 ans qui rêvait à un monde meilleur et qui s’est perdue dans la drogue. André Cayatte s’adjoint les services du romancier René Barjavel pour le scénario. Notons que Les Chemins de Katmandou deviendra sous la plume de Barjavel un roman après que le film est sorti (et non l’inverse comme on pourrait le croire). Cayatte et Barjavel imaginent comme point de départ un jeune héros, Olivier (Renaud Verley), graine de révolutionnaire qui bat le pavé à Paris en mai 1968 avec fougue. Le film démarre par le montage rapide de scènes typiques de ces manifestations de mai, les images étant passées au virage coloré à la manière du Godard de la même époque. La mère d’Olivier est un mannequin dont on devine qu’elle a eu son garçon à un très jeune âge. C’est la belle actrice italienne Elsa Martinelli qui prête ses traits au personnage. Des séquences mettent en scène les mœurs du milieu de la mode et font penser au Blow up d’Antonioni (1966) : esthétique pop, femmes longilignes dans des robes style Courrège, photographiées par des dandys machos… (1) Notre jeune héros soixante-huitard ne tarde pas à se sentir « cocufié » par la tournure des événements politiques qui donne raison aux forces réactionnaires. Il décide donc de changer d’horizon et part à la recherche de son père (David O’Brien) qui ne l’a pas élevé et dont il apprend qu’il organise des safaris dans le Népal. Olivier veut en découdre avec ce père indigne en lui réclamant les arriérés d’une pension alimentaire jamais versée.

Le héros des Chemins de Katmandou part donc en Inde et c’est le choc. Choc visuel, sensoriel, que Cayatte signifie par un montage heurté d’images exotiques, avec zooms-avant brutaux comme on les trouve chez beaucoup de réalisateurs de cette époque et qui paraissent aujourd’hui très datés. Ces images mêlent la somptuosité des paysages et des visages à la pauvreté radicale d’un pays en voie de développement. Le discours du film se fait alors quelque peu paternaliste : les Indiens sont incapables de se débrouiller seuls, il faut que les bonnes volontés occidentales leur viennent en aide ! Mais Olivier n’en a cure : son objectif est de retrouver son père pour se confronter à lui. C’est au cours de sa déambulation vers Katmandou qu’il croise la route de Jane Birkin. L’actrice britannique, qui à l’époque vit déjà en France avec Serge Gainsbourg (compositeur de la musique de ce film), incarne la fameuse « Jane » rencontrée par André Cayatte. L’actrice, la petite vingtaine, irradie l’écran de sa beauté et de son charme souriant. Avec sa voix chuchotée et son délicieux accent british, elle envoûte Olivier, même s’il ne goûte guère sa philosophie. Car Jane incarne la hippie typique : libre, vivant nonchalamment au jour le jour, elle se livre aux amours multiples avec décontraction. Et elle se drogue ; d’abord un peu, puis beaucoup. Trop. Olivier s’inquiète pour elle, se révolte contre son addiction dangereuse. Le jeune aventurier trouve finalement son père (à la fois moins flamboyant que prévu et plutôt sympathique), et croise aussi bientôt un interlope homme d’affaires incarné par Serge Gainsbourg. L’homme trempe dans des trafics d’œuvres d’art érotiques, volées à la façon d’André Malraux période Angkor… Silhouette dégingandée, visage émacié agrémenté d’une fine moustache, Gainsbourg campe à merveille ce personnage inquiétant qui ne tarde pas à se révéler un dangereux pervers.

Oui, Katmandou aux yeux de Cayatte, ce n’est vraiment pas le havre de paix et de spiritualité que venaient chercher les hippies du monde entier, mais bien plutôt un terrible miroir aux alouettes pour une jeunesse assoiffée d’idéal. Ce faisant, le réalisateur prend le temps de filmer la capitale népalaise et sa faune bigarrée, permettant au spectateur de se faire une idée de l’expérience des hippies de l’époque. L’épilogue du film propose une alternative pragmatique aux chimères mystiques : l’activité humanitaire prodiguée aux Indiens incapables de se débrouiller seuls. Toujours cette petite musique post-coloniale – dont Cayatte avait-il bien conscience ? Renaud Verley, dont c’est le premier grand rôle au cinéma, joue chez Luchino Visconti dans Les Damnés la même année (un personnage secondaire), mais il ne parviendra pas à s’imposer comme un nouveau jeune premier convaincant. Jane Birkin, quant à elle, reste un des principaux attraits des Chemins de Katmandou : elle y est lumineuse et nature, incarnant comme la quintessence de la hippie des années « baba-cool ».

Une enseignante et son élève : un amour impossible

Si l’on meurt de la drogue dans Les Chemins de Katmandou, on meurt d’aimer dans le film suivant d’André Cayatte. Le réalisateur s’est emparé cette fois-ci de ce qu’il est convenu d’appeler un fait divers : en 1969 dans le sud de la France, une professeure de français, Gabrielle Russier (31 ans), vit une relation amoureuse avec son élève Christian Rossi (16 ans). Les parents du garçon portent plainte pour enlèvement et détournement de mineur. L’enseignante est condamnée à un an de prison avec sursis. Lorsque le procureur de la République fait appel de la décision, Gabrielle Russier se suicide.

Le spectateur de 2018 peut difficilement s’empêcher de voir dans cette histoire une analogie avec une autre qui s’est résolue, elle, avec bonheur : je veux parler des amours à Amiens d’une certaine Brigitte, professeure de lettres, et d’un certain Emmanuel, son ancien élève de lycée et aujourd’hui président de la République ! Justement, LCJ propose dans ses bonus une archive exhumée : lors d’une conférence de presse le 22 septembre 1969, le président de la République de l’époque, Georges Pompidou, répond à la question de Jean-Marie Royer, journaliste à Radio-Monte-Carlo, sur « l’affaire Russier ». Visiblement très embarrassé, soucieux de ne pas prononcer un mot maladroit, Pompidou l’agrégé de lettres cite un poème de Paul Eluard :

« Comprenne qui voudra

Moi mon remords ce fut

La malheureuse qui resta

Sur le pavé

La victime raisonnable

À la robe déchirée

Au regard d’enfant perdue

Découronnée défigurée

Celle qui ressemble aux morts

Qui sont morts pour être aimés »

Avec ce poème qu’Eluard écrivit pour rendre hommage aux femmes tondues à la Libération, on comprend que Pompidou se range du côté de la femme à qui l’on fit une sorte de procès en sorcellerie…

André Cayatte essuie beaucoup de critiques à l’époque du tournage de Mourir d’aimer : comment ose-t-il parler de Gabrielle Russier, cette femme suicidée depuis peu ? Comment ose-t-il s’arroger le droit d’évoquer cette affaire sensible ? Annie Girardot elle-même, qui interprète l’héroïne du film, reçoit des lettres de menace – ce qu’elle évoque dans les archives INA proposées dans les bonus. Avec son coscénariste Pierre Dumayet, André Cayatte modifie les noms (Gabrielle devient Danielle), les lieux (Aix-en-Provence devient Rouen)… Mais l’essentiel demeure. Tout d’abord, l’atmosphère de cette époque où enseignants et lycéens s’engagent pour beaucoup dans les mouvements d’extrême-gauche, revendiquant une nouvelle société plus juste et la fin du tout répressif. La professeure de lettres, divorcée et élevant seule ses deux jeunes enfants, affiche dans son appartement des slogans libertaires et hédonistes. Ses élèves se montrent sensibles au combat qu’elle mène pour vivre son amour avec son élève qui ne ressemble en rien à un bambin. On se dit même que Bruno Pradal, dont c’est le premier rôle au cinéma, paraît tout de même bien mûr pour jouer un jeune homme d’à peine 17 ans. Mais les bonus nous apprennent que le vrai Christian Rossi, barbe à la Moustaki, faisait lui-même bien plus âgé. Ainsi, la justice de l’époque ne sembla pas examiner la réalité concrète de cette histoire d’amour (c’est l’élève, très déterminé, qui fit des avances à son professeure), et appliqua telle une machine implacable des mesures inhumaines. Le film retrace les péripéties à la « Vol au-dessus d’un nid de coucou » vécues par les protagonistes de l’affaire : internement du lycéen dans un hôpital psychiatrique où on le drogue de médicaments, dur séjour préventif en prison de l’enseignante…

Mourir d’aimer dénonce la machine judiciaire, ce monstre froid qui fait le procès d’une sorcière du XXe siècle. Cayatte s’insurge contre la justice archaïque de son époque : « La loi n’épouse pas son temps, on en est encore au code Napoléon ! » dénonce-t-il dans une archive des bonus. Le réalisateur voudrait que son film qui raconte une histoire particulière devienne exemplaire, afin qu’une telle tragédie ne puisse plus se reproduire.

Mourir d’aimer attira lors de sa sortie en salle presque 6 millions de spectateurs ! C’est que l’affaire avait remué toute la France et que le sujet était encore brûlant deux après la mort de Gabrielle Russier. André Cayatte met une certaine énergie dans sa mise en scène nerveuse, qui fait penser parfois à l’esthétique des films politiques de Costa Gavras. Toutefois, Cayatte donne souvent l’impression de filmer avec une enclume : on regrette par exemple qu’il n’ait pas pris le temps de nous rendre plus sensible l’amour naissant entre le professeure et son élève. Reste l’interprétation magistrale d’Annie Girardot, avec son beau visage encadré par sa coupe de cheveux à la garçonne. Amoureuse, tout à la fois forte et fragile, résolue et épuisée : l’actrice est magnifique. Annie Girardot prit très à cœur ce rôle. Dans les bonus, elle parle avec émotion de cette femme qu’elle interprète, et qui est « toute franchise, toute humilité », « nette, sans bavure. » Selon l’avis de la comédienne, cette histoire est « un drame de la misogynie ». Lorsqu’on regarde aujourd’hui Mourir d’aimer, on se dit en effet que l’enseignante dut subir une mesure de rétorsion contre les nouvelles libertés que la génération de Mai-68 s’était arrogée. Et l’on se dit aussi que cette question des amours entre un mineur et un majeur est loin d’avoir été résolue, au vu des récents faits divers et des controverses de justice qui ont agité l’actualité.

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(1) La relation mère/ fils ambiguë du début du film de Cayatte ne manque pas de faire songer au film dans lequel le jeune Renaud Verley tournera quelques temps après en Espagne, Roses rouges et piments verts (1973) : il y vit une relation incestuelle avec sa ravissante mère toujours fraîche, jouée par Danielle Darrieux. Pour une analyse de ce film méconnu : https://www.claralaurent.fr/cinéma/roses-rouges-et-piments-verts/

Fiches techniques

Mourir d’aimer : nouvelle édition restaurée – pour la première fois en Blu-ray

Bonus :

Interview d’André Cayatte, Annie Girardot et Bruno Pradal (1970)

Interview d’André Cayatte et du bâtonnier Claude Lussan sur le film et l’afffaire Russier (1971)

Interview d’Annie Girardot à propos de l’affaire Russier (1971)

Georges Pompidou parle de l’affaire Russier (1969)

Film numérisé et restauré en 4K avec le soutien du CNC

Film avec sous-titrage pour sourds et malentendants et Audiodescription

Les Chemins de Katmandou : version inédite en Blu-ray

Bonus :

Interview d’André Cayatte qui parle du film de la jeunesse

Bande-annonce

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Posté par Julien Beauchene le 28-05-2018

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