DEUX HOMMES EN FUITE, OU UN FILM HORS-SOL

par Yohann Chanoir

Longtemps très difficile à voir, Deux hommes en fuite (Figures in a Landscape, Joseph Losey, 1970) vient d’être édité en Blu-Ray et DVD par Carlotta. Cette édition soignée permet de rendre enfin justice à un titre oublié et souvent malmené par la critique. Dans son Guide des films, Jean Tulard évoquait ainsi « un film incompréhensible ». (1)

Une traque mystérieuse

Il est vrai que le film commence de manière plutôt originale. Deux hommes, les mains liées derrière le dos, courent sur une plage. Ils sont poursuivis par un hélicoptère. On ne verra jamais le visage du pilote, comme on ne connaîtra jamais les raisons de cette fuite, ni même les motifs de leur captivité. Aucun indice géographique ou politique n’est donné. Les uniformes ne renvoient à rien de connu. Bref, Deux hommes en fuite est un film hors-sol.

Cette économie de détails oblige le spectateur à se concentrer sur l’action et surtout sur les deux évadés. Tout les oppose. Robert Shaw – remarquable – est un homme marié, père, d’âge mûr, originaire d’une classe sociale modeste. Malcom McDowell est jeune, célibataire, issu d’un milieu aisé. L’un est violent et parle un langage peu châtié. L’autre est plutôt doux, avec une syntaxe évoluée. Mais au fur et à mesure de la traque, les deux hommes se rapprochent. Or, ce rapprochement s’accompagne d’une contamination de la violence de l’un sur l’autre. Si Robert Shaw tue un berger hors champ, Malcom McDowell assassine devant nous un soldat. Cette fuite de deux hommes est aussi l’histoire d’une brutalisation qui finit par contaminer l’écran.

Deux hommes face à la Wilderness

Tourné en Espagne, le film nous plonge dans un paysage assez éloigné d’une carte postale de la Costa del Sol. Joseph Losey plie littéralement la nature aux besoins de l’intrigue. Les fuyards progressent en effet dans des paysages de plus en plus inhospitaliers. À la plage succèdent des forêts, puis des montagnes sèches, des plantations et enfin des reliefs enneigés. La musique dissonante, qui ouvre le long métrage, est récurrente. Angoissante, elle participe aussi au caractère effrayant de cette traque menée d’abord par un hélicoptère puis par une véritable armée. On peut, bien sûr, imaginer que cette traque hors-sol est une allusion explicite à la guerre du Viêt Nam (la séquence de l’incendie est à cet égard sans équivoque) ou une référence à la dictature franquiste. Ces soldats anonymes, ce pilote sans visage ne sont-ils pas une évocation d’un des invariants du totalitarisme ?

Un tournage complexe

Le film puise aussi son caractère haletant dans des conditions de tournage peu communes. Joseph Losey a filmé en effet plusieurs scènes en hélicoptère. Le cinéaste s’est aussi entouré d’une équipe de qualité. À ses côtés, sur le set et dans le cockpit, on trouve comme chef opérateur Henri Alekan, bien connu pour avoir participé au tournage de La Bataille du rail (René Clément, 1946). Le tournage a été difficile et dangereux. Les images témoignent du succès de cette entreprise. Deux hommes en fuite est de toute évidence une réalisation maîtrisée qui ravira les amateurs.

De vrais bonus

Les bonus apportent une réelle plus-value au film. L’oiseau de proie nous offre une analyse didactique magistrale par Michel Ciment, directeur de Positif. Non seulement le critique recontextualise ce titre dans l’œuvre de Joseph Losey mais multiplie les explications et les anecdotes. Une vraie leçon de cinéma !

Enfin, comment ne pas penser à Duel (Steven Spielberg, 1971), où un représentant de commerce est traqué par un routier, qui restera tout au long du film, anonyme… Il y a bel et bien dans Deux hommes en fuite une réelle force séminale.

**

(1) TULARD, Jean (dir.), Guide des films, A-K, Paris, Robert Laffont, 1990, p. 625.

© 1970 CINEMA CENTER FILMS AND CINECREST FILMS INC. Tous droits réservés

Posté par Julien Beauchene le 22-05-2018

Réagissez a cet article

comments powered by Disqus