CANNES CLASSICS 2018 — ENTRETIEN AVEC GÉRALD DUCHAUSSOY

Depuis sa fondation, aux lendemains de la guerre, le Festival de Cannes est le grand rendez-vous annuel des cinéphiles qui découvrent ce que le cinéma mondial contemporain fait de mieux. Mais soucieux de se faire l’écho de la nécessité de la préservation du patrimoine cinématographique, le festival international propose depuis 2004 une programmation patrimoniale : c’est Cannes Classics. Entretien avec son directeur, Gérald Duchaussoy.

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Clara Laurent Ingmar Bergman, Orson Welles, Grease, Cyrano de Bergerac (de Rappeneau), Agnès Varda, Le Grand Bleu, des films sud-américains, russes, africains, Battement de cœur (de Decoin)… Votre sélection est éclectique. C’est une volonté forte de Cannes Classics de mêler toujours cinéma dit « d’auteur » et cinéma dit « populaire » ?

Gérald Duchaussoy Notre optique n’est pas de proposer des rétrospectives comme dans les cinémathèques. Nous souhaitons proposer, certes, des grands classiques, des films rares qui n’ont pas encore été vus, mais nous proposons aussi des films sur la plage de la Croisette, ouverte à tous… Enfin, nous sommes tributaires des restaurations de films. Ces restaurations résultent d’initiatives diverses : ce sont des instituts, des labo, des ayants-droits, des enfants des réalisateurs… Le nombre de propositions augmente tous les ans. Nous avons un grand travail de tri à faire : on doit évaluer si le labo est compétent, si la restauration sera prête dans les temps… Certains nous envoient leur catalogue entier des prochaines restaurations et nous demandent de choisir. Mais ce n’est pas comme ça que nous souhaitons procéder. Je leur réponds : « Qu’est-ce que vous voulez défendre dans ce catalogue, quel est le film que vous voulez mettre en avant ? » Notre démarche est dynamique, nous voulons aller vers l’inattendu.

Clara Laurent Quand on découvre votre programmation de cette année 2018, on est frappé par la mise en avant des femmes, quelles soient réalisatrices ou actrices. Vous proposez un documentaire (réalisée par une femme) sur la pionnière du cinéma Alice Guy, un documentaire (encore réalisée par une femme) sur le parcours de l’actrice féministe Jane Fonda, ou bien encore L’une chante, l’autre pas d’Agnès Varda… Est-ce que l’intensité des débats récents sur la place des femmes dans l’industrie du cinéma, et bien sûr la déflagration provoquée par la sordide Affaire Weinstein, ont motivé ces choix de Cannes Classics ?

Gérald Duchaussoy Les professionnels qui nous ont adressé leurs propositions sont allés dans ce sens : il y a une prise de conscience du besoin de remise à niveau de la présence des femmes dans l’histoire du cinéma. Que ce soient les actrices, les réalisatrices, ou les techniciennes du cinéma : les femmes sont présentes dans tous les corps de métier. Nous avons vraiment reçu beaucoup de propositions intéressantes dans ce sens. Le documentaire de Pamela B. Green, Be Natural : The Untold Story of Alice Guy-Blaché, est vraiment passionnant : il offre une point de vue dynamique sur Alice Guy, qui change du point de vue historique traditionnel. Il va permettre, je le pense, un accès à la pionnière du cinéma à un plus large public. Le documentaire de Susan Lacy, Jane Fonda in Five Acts, a aussi été un coup de cœur pour nous. À travers la carrière de cette star américaine, on revisite une grande partie de l’histoire du 20ème siècle, on apprécie la force des choix de cette actrice, avec des films audacieux comme Barbarella (Roger Vadim, 1968). On voit aussi dans ce documentaire des choses qu’on n’a jamais vues de Jane Fonda, comme ces moments où elle travaille ses textes. Jane Fonda sera présente pour cette production HBO, en compagnie de Susan Lacy.

Clara Laurent Il y a vraiment beaucoup de documentaires réalisés par des femmes dans cette cuvée 2018 : les deux films portant sur Ingmar Bergman sont l’un de Jane Magnusson, l’autre de la cinéaste allemande Margarethe Von Trotta.

Gérald Duchaussoy En effet. C’est le centenaire du réalisateur suédois. La cinéaste Margarethe Von Trotta propose un regard très personnel sur Bergman, lié à sa propre histoire avec lui. On programme aussi un film très lié à l’histoire de Cannes, je veux parler du Septième Sceau (Det sjunde inseglet, 1957), restauré en 4K.

Clara Laurent Est-ce qu’il n’y a pas une course un peu folle vers la toujours plus grande définition ?

Gérald Duchaussoy C’est très étonnant, parce que pour certains films, la restauration 2K, qui était la norme, est suffisante. Après, on entre dans des détails trop accentués, qui peuvent dénaturer l’œuvre. Donc cette course à la très haute définition, on peut se demander si elle est nécessaire. Eh bien ! je peux dire que la restauration 4K du Septième Sceau est extraordinaire : le film en noir et blanc de Bergman propose dans cette version une exposition éclatante pour le regard. On ne l’a jamais vu comme ça… À côté de ça, la restauration 2K pour Guerre et Paix (la version Bondartchouk) est proche d’un aspect filmique pur, très proche de la pellicule. C’est donc vraiment au cas par cas, et c’est pour ça qu’on demande des extraits de la restauration : on est toujours attentif au respect de l’œuvre.

Clara Laurent Vous proposez une version restaurée de Vertigo d’Hitchcock. C’est un film qui est depuis quelques temps cité fréquemment en position très haute dans les palmarès des meilleurs films de l’histoire du cinéma, mais est-ce qu’on a encore besoin de restaurer ce classique qu’on a l’impression d’avoir vu et revu dans de belles copies ?

Gérald Duchaussoy Le film, restauré en 4K, sera montré sur la plage de la Croisette, c’est-à-dire qu’un large public (des locaux, des visiteurs étrangers..) y aura accès. Les cinéphiles de notre génération (et plus âgés) peuvent avoir l’impression que ces classiques sont archi connus. Mais en vérité, un public plus jeune, et le grand public en général, ne connaît pas toujours ce cinéma de patrimoine (je pense aussi à notre choix de projeter Le Voleur de bicyclette de Vittorio de Sica). Des classiques qui s’éloignent de la télévision qui ne les programme plus…

Clara Laurent Vous programmez le film d’Henri Decoin Battement de cœur (1940), une comédie très enlevée avec Danielle Darrieux dans sa prime jeunesse, l’actrice nous ayant quitté en octobre 2017 à l’âge de cent ans. Est-ce une façon de prolonger l’hommage à Darrieux commencé l’an dernier quand Cannes Classics proposait Madame de… de Max Ophuls ?

Gérald Duchaussoy Oui, et c’est aussi le désir de montrer du cinéma français de patrimoine : on n’en a pas tant que ça. On reçoit beaucoup de demandes, mais pas nécessairement des plus marquantes. Et puis, c’est l’envie de montrer une comédie, d’élargir la palette des genres.

Clara Laurent Parmi les films français, il y a le Cyrano de Bergerac de Jean-Paul Rappeneau, un film qui a déjà 28 ans puisqu’il est sorti en 1990 ! Le réalisateur s’est-il impliqué dans cette restauration ?

Gérald Duchaussoy Oui, il y a travaillé avec une énergie folle, en compagnie de son directeur de la photo. C’est la première restauration effectuée par le groupe Lagardère. C’est bien qu’on ait du cinéma populaire qui soit inspiré par la littérature. Nous avons dans ce registre là également le film russe Guerre et paix (Voïna i mir, Serge Bondartchouk, 1965-67), ou bien encore La Religieuse de Jacques Rivette (1965), mais aussi le film de Pierre Rissient, Cinq et la peau (1981) (1) d’après des poèmes de Fernando Pessoa…

Clara Laurent On peut s’étonner de voir un film comme Le Grand Bleu de Luc Besson dans la programmation de Cannes Classics : pas nécessairement un film très prisé des cinéphiles…

Gérald Duchaussoy Le film de Besson a fait l’ouverture de Cannes en 1988 ; Le Grand bleu est donc lié à l’histoire du Festival. Il est lié aussi à l’adolescence de beaucoup de spectateurs, ç’a été un énorme succès à sa sortie. Enfin, visuellement, il est très impressionnant. C’est bien de le remontrer, et nous n’avons pas eu beaucoup d’hésitation à le choisir !

Clara Laurent Parmi votre sélection avez-vous un film coup de cœur ?

Gérald Duchaussoy Je dirais l’argentin L’Heure des brasiers (La Hora de los hornos, Fernando Solanas, 1968) : les révolutions en Amérique du sud dans les années 1960, on n’en parle pas tant que ça. En le découvrant, j’ai ressenti un choc. J’ai pris une vraie claque. Le film est d’une intensité folle. Et le cinéma, c’est pour ressentir des émotions intenses…

Clara Laurent Une dernière question : vous projetez la comédie musicale culte Grease (Randal Kleiser, 1978). Est-ce que John Travolta sera bien présent ?

Gérald Duchaussoy Oui, Travolta viendra présenter le film sur la plage de la Croisette ! Il y a 600 places, ce sera une grosse organisation.

Propos recueillis par Clara Laurent

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(1) Cinq et la peau, de Pierre Rissient paraîtra dans une luxueuse édition Blu-ray/ DVD chez Carlotta le 6 juin 2018.

Tous droits de reproduction des images publiées dans cet article sont réservés.

Jane Fonda in Five Acts (Susan Lacy, 2018)

Be natural : The untold Story of Alice Guy-Blaché (Pamela B. Green, 2018)/ Sueurs Froides (Vertigo, Alfred Hitchcock, 1958)/ Battement de cœur (Henri Decoin, 1940)/ Cinq et la Peau (Pierre Rissient, 1982)/ Cyrano de Bergerac (Jean-Paul Rappeneau, 1990)

Posté par Julien Beauchene le 09-05-2018

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