SPLENDEURS ET MISÈRES D’HEDY LAMARR

par Clara Laurent

Les Éditions Séguier publient pour la première fois une traduction française de l’autobiographie de l’actrice Hedy Lamarr (1914-2000), sortie originellement aux États-Unis en 1966. Suprême beauté glamour des studios de l’âge classique d’Hollywood, la star d’origine autrichienne est reconnue aujourd’hui comme une pionnière de l’invention du wifi – mais ne dit mot de ses activités scientifiques dans Ecstasy and me, titre de son livre.

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Le lecteur, parvenu à la dernière page de ces folles mémoires, ne peut manquer de s’interroger : pourquoi diable l’actrice passe-t-elle totalement sous silence sa passion pour les inventions en tous genres, des petits objets d’usage courant à une poudre de soda lyophilisé, en passant par cette invention d’un système de codage des transmissions, destiné au radioguidage des torpilles américaines ? Un système considéré de nos jours comme décisif dans le chemin qui mena à l’invention du wifi, et qu’elle élabora avec son ami musicien Georges Antheil (compositeur du Ballet mécanique, 1926). Hedy Lamarr en avait eu l’idée en pleine Seconde guerre mondiale, alors qu’elle venait d’être particulièrement choquée par le naufrage au milieu de l’Atlantique d’un paquebot britannique, torpillé par un sous-marin allemand. À son bord, une centaine d’enfants anglais en partance pour le Nouveau Monde pour échapper au Blitz (1). Hedy Lamarr pouvait ainsi être fière de ce brevet déposé en 1942. Pourtant, donc, pas une ligne là-dessus dans ses mémoires. La phrase liminaire du livre permet d’appréhender quelque peu la raison de cette omission des plus déconcertantes : « Autant le dire dès maintenant, dans ma vie, comme dans la vie de la plupart des femmes, le sexe a joué un rôle prépondérant. »

 

 

 

 

Une extase cinématographique bien sulfureuse

Le titre de l’autobiographie d’Hedy Lamarr, née Hedy Kiesler, annonce au fond également la couleur : « Ecstasy and me ». Les cinéphiles avertis pensent certes au film de 1933, Extase, réalisé en version multiple (française, allemande, tchèque) par le réalisateur tchèque Gustav Machaty. Hedy Kiesler a déjà tourné dans quelques films allemands quand elle est choisie par Machaty pour incarner une jeune femme d’abord mal mariée à un homme trop âgé et peu vaillant, puis qui finit par découvrir le plaisir charnel dans les bras d’un étalon (Aribert Mog) rencontré au détour d’une forêt, alors qu’elle se baignait dans le plus simple et séduisant appareil. Dans son livre, Hedy Lamarr relate les circonstances du tournage d’Extase en arguant qu’elle fut piégée par le réalisateur qui rusa pour obtenir cette nudité volée. L’actrice n’avait pas non plus conscience de l’effet que produirait sur les spectateurs son visage exprimant le plaisir sexuel, filmé en gros plan. Aujourd’hui, ces séquences paraissent, disons, d’un érotisme discret, à l’instar de la nuit d’amour des Amants de Louis Malle (1958) qui semble en 2018 quasi chaste, alors qu’elle suscita le scandale à la fin des années cinquante… En 1933, en tout cas, la nudité d’Hedy Lamarr et son extase sexuelle sentent le souffre.

Cet épisode cinématographique a un fort retentissement sur la destinée de la jeune femme. Une femme qui aime l’amour, avec les hommes, beaucoup d’hommes (elle en avoue plus d’une centaine), avec quelques femmes aussi, et qui en parle avec décontraction et naturel. Mais au point d’oblitérer totalement sa passion pour les sciences et les inventions techniques, passion qui occupait une part importante de sa vie ? Les éditions Séguier ne mentionnent pas le fait que la publication d’Ecstasy and me provoqua l’ire d’Hedy Lamarr en 1966 : le livre aurait en fait été écrit par deux porte-plumes, deux hommes nommés Leo Guild et Cy Rice, et qui recueillirent patiemment son témoignage au cours de plusieurs heures d’entretien. L’autobiographie de celle qui fut surnommée à Hollywood : « la plus belle femme du monde » et qui ne parle quasiment que de sa vie sexuelle : c’est ce qu’on appelle un coup éditorial… juteux. Quoi qu’il en soit de ce doute sur l’auteur véritable d’Ecstasy and me, il serait dommage de bouder son plaisir. La lecture des mémoires permet de suivre le destin d’une femme du XXe siècle, une femme dotée d’une vive intelligence et d’une beauté ravageuse qui lui vaut quelques avantages, mais aussi beaucoup de complications.

 

 

 

 

D’une cage dorée à l’autre

Hedy Kiesler fait partie de ces nombreuses stars de la cité des anges venues d’Europe. Née à Vienne en 1914 dans une famille bourgeoise d’origine juive convertie au catholicisme (origines d’ailleurs passées sous silence dans Ecstasy and me), Hedy Kiesler se marie avec Friedrich Mandl, un très riche fabricant d’armes. Un homme d’une possessivité maladive et qui ne supporte pas l’existence de ce film qui montre nue sa femme, Extase. L’actrice raconte ainsi la façon dont Friedrich Mandl la tient captive dans une cage dorée dont elle tente de s’extraire de façon parfaitement rocambolesque. Un épisode la montre réfugiée dans un peep show de Vienne : effrayée par la poursuite de son mari furieux, elle finit par se cacher dans une chambre, est confondue par un (jeune) client avec une prostituée, et finit de bonne grâce par coucher avec celui-ci, pas fâchée de l’expérience ! Au terme d’épisodes dignes d’un roman d’espionnage, la jeune femme parvient à quitter l’Autriche et rencontre à Paris Louis-B. Mayer. Le producteur impose le changement de Kiesler en Lamarr. La routine hollywoodienne. Le récit d’Hedy Lamarr du comportement du mogul permet par ailleurs de vérifier qu’Harvey Weinstein a eu de dignes prédécesseurs. De la prison dorée de Mandl, la jeune Autrichienne passe donc sous les fourches caudines d’un producteur-ogre qui lui fait signer le contrat de sept ans de rigueur. L’actrice fait preuve dans ses anecdotes sur le fonctionnement des studios d’une fine ironie : elle n’est jamais dupe d’un système patriarcal qui traite les actrices comme du bétail de luxe.

Hedy Lamarr se bat pour ses droits avec pas mal d’habileté, et parvient à se faire « prêter » par Mayer à Walter Wanger pour son premier film américain. Il s’agit d’Algiers (Casbah, John Cromwell, 1938), remake – plan par plan ! – de Pépé le Moko (Julien Duvivier, 1937). Jean Gabin est remplacé par le french lover d’Hollywood Charles Boyer, et Hedy Lamarr remplace la vamp française Mireille Balin. Hollywood oscille entre deux tentations : faire oublier l’actrice sulfureuse d’Extase (code Hays oblige) en proposant une nouvelle vamp racée inaccessible, ou bien capitaliser sur l’image transgressive de l’actrice européenne. Il faut dire que si Friedrich Mandl avait une fortune suffisante pour tenter de faire détruire tous les négatifs d’Extase, son désir de censure ne fit que donner l’idée à des petits malins de multiplier les copies du film, de telle façon que les curieux états-uniens connaissaient le film qui avait provoqué le scandale. Quoi qu’il en soit, Algiers choisit plutôt de faire de sa nouvelle recrue une icône de beauté hiératique. Dans Extase, Hedy Lamarr était d’une beauté certes parfaite, mais elle conservait une sorte de naturel troublant. Hollywood et ses hordes de maquilleurs font de la jeune Autrichienne une créature surnaturelle. Sa lourde chevelure brune tombe en cascade, ses yeux clairs sont surmontés de sourcils arqués selon les normes alors en vigueur, son nez aquilin semble sorti de la statuaire grecque classique, enfin ses lèvres pulpeuses suggèrent une sensualité languide… Algiers obtient un succès très honorable et permet à l’actrice autrichienne qui ne parle pas encore bien l’anglais (elle ne perdra jamais vraiment son accent) de se faire un patronyme aux États-Unis. Mais force est de constater une chose : Hedy Lamarr, si elle est d’une beauté subjuguante, ne brille pas par ses talents d’actrice. La suite de sa carrière hollywoodienne aligne certes des grands noms de la réalisation : King Vidor, Cecil B. de Mille, Jacques Tourneur, Jacques Conway, Victor Fleming… pourtant on a peine à trouver dans cette filmographie des opus véritablement mémorables. Dans Angoisse (Experiment Perilous, Jacques Tourneur, 1944) scénario qui ne manque pas de faire songer à Hantise (Gaslight, George Cukor, 1944), Lamarr, qui a pourtant une belle partition à jouer, paraît étrangement transparente, pour ne pas dire ennuyeuse. Où il apparaît ainsi qu’on peut être une tête très bien faite, avoir une vie sexuelle trépidante qui témoigne d’une liberté et d’une vitalité certaines, avoir enfin une vie affective nourrie (outre ses six maris, l’actrice eut trois enfants auxquels elle semblait très attachée), et pourtant ne pas faire des étincelles en tant qu’actrice ! Hedy Lamarr n’eut pas non plus de nez pour les scénarios et les projets cinématographiques, elle qui refusa de tourner Casablanca (Michael Curtiz, 1942) ou encore Laura (Otto Preminger, 1944) ! Les tentatives d’Hedy Lamarr comme productrice – volonté de prendre davantage les rênes de sa carrière – ne furent guère plus concluantes. Elle fut ainsi à l’origine d’un film réalisé par le français Marc Allégret à Cinecitta, L’Amante di Paride, qu’elle dit d’ailleurs dans son livre n’avoir jamais abouti, alors qu’il est sorti en 1954. L’auteur de ces lignes n’ayant pas vu le film ne peut juger de sa qualité, mais il est certain qu’elle ne fit pas fortune avec cette production européenne…

 

 

 

 

Hollywood Babylone

Ecstasy and me, on l’a dit, est centré sur la vie amoureuse et sexuelle d’Hedy Lamarr. Elle y relate ses mariages successifs parfois expéditifs et son appétence jamais démentie pour le sexe. Se dessine au travers de sa vie personnelle la toile de fond d’un Hollywood hypocrite. D’un côté, la façade extérieure puritaine (les films conçus pour les familles), de l’autre, les coulisses libertines, voire décadentes, où les femmes sont en général des proies. Ainsi de cette petite danseuse rencontrée dans les studios, qui ne parvient pas à percer, se laisse embobiner par quantité d’hommes qui apprécient qu’elle ne soit pas farouche, et qui s’effondre un jour en larmes dans les bras d’Hedy Lamarr, se laissant réconforter en faisant l’amour avec « la plus belle femme du monde ». On pense bien sûr au désormais classique Hollywood Babylone de Kenneth Anger (réédité chez Tristram), avec ces soirées chez les stars qui tournent aux parties fines pansexuel (Errol Flynn, au hasard), ou ce visionnage de rushs où Hedy Lamarr subit une tentative de viol par son partenaire dans la salle de projection…

Comme Marilyn Monroe et tant d’autres stars de l’époque, Hedy Lamarr est férue de psychanalyse. Au cours d’une séance, elle se découvre nymphomane ; mais sont-ce une fois de plus les porte-plumes d’Ecstasy and me qui posent sur elle ce diagnostic ? La psychanalyse n’empêche pas Hedy Lamarr de dilapider sa fortune accumulée, et de vivre finalement une paupérisation plus que navrante : au point où elle a du mal à se nourrir et maigrit dangereusement. L’entrée dans la cinquantaine marque la décadence cinématographique. Hedy semble se consoler dans les bras d’un artiste tout aussi famélique qu’elle, et qui a l’âge d’être son fils. Le sexe, à nouveau, est présentée par Hedy Lamarr comme une planche de salut : son jeune amant la comble, et elle se fiche du reste.

Ecstasy and Me, La Folle autobiographie d’Hedy Lamarr, traduit de l’anglais (États-Unis) par Charles Villalon, 05/04/2018, 440 pages, prix : 22 euros

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(1) Séguier propose une postface de Charles Villalon (traducteur du livre) qui complète justement les mémoires d’Hedy Lamarr en relatant ce pan de la vie de l’actrice.

Référence : 1634542

Légende : Hedy Lamarr, alors encore Hedy Kiesler, dans une scène d’Extase, 1932

© Rue des Archives / DILTZ

Référence : SZT2999340

Légende : Gene Markey et Hedy Lamarr lors d’une soirée organisée par l’acteur Basil Rathbone et sa femme à Hollywood, 1939

© SZ Photo / Scherl / Bridgeman Images

Référence : 1641707

Légende : Image promotionnelle pour le film Le Démon de la chair, avec Louis Hayward, George Sanders et Hedy Lamarr, 1946

© Rue des Archives / DILTZ

Posté par Julien Beauchene le 05-05-2018

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