UNE HISTOIRE DU WESTERN LUE PAR LOUIS-STÉPHANE ULYSSE

par Yohann Chanoir

Plus de 11 000 westerns ont été produits depuis l’invention du cinéma. Dans cette masse énorme émerge la figure du cowboy, à laquelle Louis-Stéphane Ulysse s’est intéressé dans ce livre, premier tome d’une histoire de ce genre filmique.

TOME 1 : LES COWBOYS

La préhistoire du western

Le western au cinéma est sans doute né en 1903 avec Le Vol du Grand Rapide. Succès colossal, à l’échelle de tous les États-Unis, le titre suscite l’intérêt des compagnies cinématographiques. En 1910 est réalisé le premier Broncho Billy. 400 titres seront tournés au rythme d’un par semaine. Ces films ne se veulent pas réalistes et ont pour but d’offrir au public un honnête divertissement. Si l’inflexion réaliste est patente avec la saga des Rio Jim, elle est toutefois délaissée avec la figure de Tom Mix. Tout de blanc vêtu, jamais décoiffé, même après la bagarre, Tom Mix incarne la droiture du cowboy. Le héros ne fume pas, ne boit pas et ne jure pas. Se cristallise peu à peu dans l’imaginaire étatsunien le paradigme du cowboy comme incarnation des valeurs qui font et feront l’Amérique.

Des représentations héritées

Ce stock de représentations n’est pas nouveau. Il s’inspire en grande partie de celui forgé et diffusé par le Wild West Show, le spectacle de Buffalo Bill. Le western obéit dès lors à une construction manichéenne. Les Indiens sont fourbes et dangereux, les vilains sont souvent vêtus de noir et arborent une affreuse moustache comme dans la saga des Tom Mix. Ces images sont à rebours de la réalité. Les cowboys formaient un lumpenprolétariat, composé de Mexicains, de métis, d’Afro-Américains, qui vivotaient à la faveur des contrats décrochés. Accompagnant cette imagerie se développent aussi des scènes rituelles, des passage obligés pour les films avec des cowboys : la traversée du fleuve, le duel dans la rue, la diligence… L’échec de La Piste des géants (The Big Trail, Raoul Walsh, 1930) condamne le film de cowboy à la série B. Les studios préfèrent tourner des films de format court (une soixantaine de minutes), avec des équipes réduites, dans des lieux identiques, avec des séquences rituelles. Ces films, près de 1 000 pour les seules années 1930, sont destinés exclusivement au marché étatsunien. Il faut attendre le succès de La Chevauchée fantastique (Stagecoach, John Ford, 1939) pour que le film de cowboy retrouve la faveur des grandes productions.

Petit écran contre écran large

Le cinéma n’a toutefois pas le monopole de la représentation des cowboys à l’écran. La télévision y participe également. Louis-Stéphane Ulysse rappelle le combat féroce que se livrent les deux médias. En 1949, lorsque ABC sort la série Lone Ranger, seulement 2% des foyers américains sont équipés d’un téléviseur. Le feuilleton est interrompu en 1957. Entre temps, la télévision est devenue un média de masse : 3 foyers sur 4 sont équipés d’un récepteur en 1959. Le petit écran diffuse sa propre vision du cowboy – comme dans le feuilleton Au nom de la Loi (1959-1961, CBS) – plus ou moins en accord avec celle du cinéma. Dans le même temps, le septième art tente de garder son public en multipliant les innovations techniques. En 1953, le CinémaScope de la Fox offre aux spectateurs des images larges, dont profite rapidement le western. D’autres « scope » suivront. Mais le déclin est amorcé.

Les « cendres dispersées » d’un « genre »

L’âge d’or est atteint dans les années 1960. De grands westerns sont tournés, comme Les Sept Mercenaires (The Magnificent Seven, John Sturges, 1960) ou Alamo (The Alamo, John Wayne, 1960). Si des « cowboys venus d’ailleurs » renouvellent la vision du cowboy, désormais mal rasé et cynique, il devient aussi plus violent comme dans La Horde sauvage (The Wild Bunch, Sam Peckinpah, 1969) ou encore Impitoyable (Unforgiven, Clint Eastwood, 1992). Peu à peu, en dépit de grands succès public, le cowboy ne s’inscrit plus « dans le quotidien des plateaux ». Au cinéma, le cowboy n’en finit pas de disparaître et de reparaître. Le remake de True Grit par les frères Coen en 2010 obtient un incroyable succès. Il récolte plus de 251 millions de dollars dans le monde, dont presque les 2/3 sur le seul sous-continent nord-américain. Mais nommé 11 fois aux Oscars, il en ressort toutefois bredouille. Le constat sonne comme une épitaphe. Si le cowboy a toujours ses aficionados, il meurt du désintérêt des studios.

Illustré par une iconographie remarquable, le livre propose aussi des focus sur des acteurs emblématiques comme Steve McQueen, Charles Bronson, John Wayne ou des réalisateurs comme John Ford. Il se termine par la présentation des 6 DVD qui accompagnent l’ouvrage et par une filmographie de sept titres (comme Les Sept Mercenaires) déclinée en différentes thématiques. Un livre qui comblera les (nombreux) amateurs de westerns et autres films avec des cowboys.

TOME 2 : LES INDIENS

Second tome de l’histoire du western, racontée par Louis-Stéphane Ulysse. Le volume s’intéresse cette fois à cet autre personnage essentiel du genre filmique que sont les Indiens. L’auteur n’évoque pas seulement les codes du cinéma hollywoodien mais analyse aussi les productions européennes. En outre, les évolutions des représentations sont replacées dans un contexte sociétal et politique. Cette contextualisation permettra aux lecteurs de saisir les raisons et les enjeux de la lenteur du changement de paradigme.

Le temps du premier cinéma

Le premier chapitre bouscule les idées reçues sur le premier cinéma. Ce dernier n’est pas défavorable aux Indiens. Dans Sioux Ghost Dance (1894), les Amérindiens sont filmés avec neutralité. Près d’une centaine de titres muets contiennent le mot « Indian », évoquant l’Amérindien comme une figure noble au cœur pur. Certains titres sont d’ailleurs des succès publics, comme The Squaw’s Love (David W. Griffith, 1911). Un tel traitement peut s’expliquer par le fait que la plupart des Américains sont alors persuadés que les Amérindiens se dilueront dans la population en s’assimilant.

La rupture du parlant

Peu à peu, le cinéma abandonne cette représentation, en s’inspirant de la mise en scène de Buffalo Bill dans son spectacle. Celui-ci réactive la manière dont la presse du Nord et de la côte est avait représenté les Indiens après la bataille de Little Big Horn (1876). L’Indien devient désormais un être intrinsèquement mauvais, un obstacle à la civilisation. Si le cinéma recycle les codes du spectacle de Buffalo Bill, il en invente de nouveau. Le langage de l’Indien est appauvri et limité. Dans certaines productions, l’enregistrement de l’acteur incarnant l’Indien est inversé pour transformer son langage en sabir – ce qui rend le personnage encore plus inquiétant. Dans ses westerns, John Ford cristallise cette représentation ; les Indiens sont prêts à tout, font corps avec la « Wilderness » et n’hésitent pas à mutiler leurs victimes : Le Massacre de Fort Apache (Fort Apache, 1948).

Un lent changement de paradigme

Ces codes s’avèrent extrêmement résistants. Les historiens du cinéma se disputent pour trouver le film qui bouscule les codes. Louis-Stéphane Ulysse rappelle que Les Cheyennes (Cheyenne Autumn, John Ford, 1964), souvent considéré comme étant le film qui bouscule justement les codes, reste en dépit de son sujet encore marqué par les procédés traditionnels. Les rôles principaux d’Indiens y sont tenus par des comédiens d’origine sicilienne ou méxicaine ! C’est sans doute un titre de 1950 : La Porte du diable (The Devil’s Doorway, Anthony Mann), qui introduit une rupture significative. Robert Taylor y incarne un Indien, héros de la Guerre de Sécession (Guerre Civile), contraint de reprendre les armes face à l’avidité foncière des colons. Ce serait plutôt du côté du petit écran, rappelle l’auteur, que les codes sont rapidement bousculés, offrant par là un nouveau stock de représentations. Le personnage de Tonto dans le feuilleton Lone Ranger (1949) introduit un autre type d’Indien : fidèle et dévoué. Louis-Stéphane Ulysse, dont la plume est souvent inspirée, le compare au Bernardo de Zorro, un auxiliaire courageux, serviable mais mutique. Pour les Amérindiens, cette figure n’est ni plus ni moins qu’un béni-oui-oui. Le rôle d’Aigle noir, dans un feuilleton de CBS, diffusé entre 1955 et 1956, délaisse ces codes en offrant à un Indien le premier rôle sans avoir à passer par le regard du « visage pâle ».

Viet Nam, droits civiques et westerns

Le changement de paradigme nous l’avons vu ne s’opère pas de suite. Dans un des meilleurs westerns jamais réalisés, Les Sept Mercenaires, il n’y a qu’un Indien, mort, dont on ne discerne que le cercueil ! On saisira toute l’évolution avec le remake de 2016, où l’un des mercenaires est un… Amérindien ! En Europe, le traitement est plus équilibré. Le personnage de Winnetou, joué par le français Pierre Brice, se taille un franc succès dès le premier opus en 1962 et offre une autre vision. Le changement s’accélère à la faveur de la guerre du Viet Nam et du Movement. Les Amérindiens sont partie prenante de l’agitation civique. L’occupation de l’île d’Alcatraz entre novembre 1969 et juin 1971 illustre la prise de parole autonome des Indiens et leur volonté de faire évoluer les rapports de force. L’Amérindien au cinéma peut désormais être le personnage principal, ainsi Soldat bleu (Soldier Blue, Ralph Nelson, 1970). Il reste toutefois aux communautés indiennes à s’affranchir totalement des codes en contrôlant l’économie d’un film : écriture du scénario, réalisation, choix du casting comme dans Phoenix Arizona (Chris Eyre, 1998).

L’ouvrage, outre son importante iconographie, propose également des focus sur des personnages emblématiques, comme Pocahontas, ou sur des événements symboliques : le refus de l’Oscar par Marlon Brando exprimé par une jeune Indienne en 1973. Certaines thématiques sont originales, comme celle de L’Indien sans western. Le volume s’achève, comme le tome précédent, avec la présentation des 6 DVD et une filmographie. Le texte est d’une haute tenue, et le propos du sérieux ne dédaigne pas l’humour. La présence d’une bien modeste coquille signalée page 29 (il faudra lire 1950 au lieu de 1850), ne retire rien à la qualité de ce titre que les amateurs, même les plus éclairés, se doivent d’acquérir.

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Couverture ouvrage © Carlotta

Posté par Julien Beauchene le 27-04-2018

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