LA GUERRE D’ALGÉRIE VUE PAR HOLLYWOOD

par Yohann Chanoir

 

 

 

 

L’éditeur indépendant Sidonis-Calysta, spécialiste des westerns hollywoodiens, a sorti en Blu-ray et DVD à la fin de l’année dernière, le « classique » film de guerre signé Mark Robson (La Septième Victime [The Seventh Victim, 1943], La Nouvelle Aurore [Bright Victory, 1951], Tremblement de terre [Earthquake, 1974]) et au casting international : Les Centurions (Lost Command, 1966). Rappelons également que Sidonis avait édité en Blu-ray et en exclusivité mondiale le très beau film de Cornel Wilde : Le Sable était rouge (Beachred, 1967).

Un témoignage des guerres de décolonisation

Le film s’inspire du roman éponyme de Jean Lartéguy, romancier français atypique disparu en 2011. Cet ancien soldat puis correspondant de guerre a couvert de nombreux conflits. Son roman Les Centurions, paru en 1960 aux Presses de la Cité, obtient un large succès public, avec près d’un million d’exemplaires vendus. La Columbia achète donc les droits pour en tirer un film de guerre, dont c’est alors la période faste. Le titre débute par une reconstitution, plutôt hasardeuse, en Espagne, de la bataille de Diên Biên Phu. Elle permet de mettre en scène le héros du film, le colonel Raspéguy. Fait prisonnier par le Viêt Minh avec plusieurs de ses compagnons d’armes, il subit une de ces « marches à la mort » bien peu évoquées par le cinéma occidental. La captivité, traitée hors-champ, se clôt sur la libération des survivants. Ceux-ci retournent en France métropolitaine, après un détour par l’Algérie, agitée par des troubles indépendantistes. Raspéguy obtient un nouveau commandement en Algérie. Il doit alors affronter un de ses anciens compagnons d’armes, passé dans le camp de la rébellion.

Un film d’action au casting étincelant

Les Centurions, réalisé par Mark Robson (ancien monteur à la RKO de Jacques Tourneur et Orson Welles), est un bon film de guerre, à l’ancienne, avec les recettes usuelles, dont le casting d’exception qui préfigure certaines des grosses productions de studio dans les années 1970 (voir les films catastrophe). Aux côtés d’Anthony Quinn (colonel Raspéguy), on trouve Alain Delon, plutôt convaincant, un excellent Maurice Ronet, Jean Servais mais aussi Michèle Morgan et Claudia Cardinale, aussi séduisante que farouche. Les scènes de guerre sont, à l’exception de la bataille d’ouverture – qui manque de moyens – bien filmées. Les paysages d’Espagne, peu crédibles pour figurer l’Algérie coloniale, offrent toutefois une lumière et une profondeur de champ aux séquences d’action dont le film profite.

Des bons contre des brutes et des truands

On retrouve aussi le mode opératoire des studios hollywoodiens sur la représentation de l’ennemi. La soldatesque du Viêt Minh est traitée comme elle le sera dans les films sur la guerre du Viêt Nam, et comme les Indiens le furent à l’époque classique. Farouches, sanguinaires, mais stupides, lâches (ils n’hésitent pas à tirer dans le dos ou sur des parachutistes en l’air), ce sont des ennemis intrinsèquement mauvais et pervers, qui n’appellent aucune pitié. On pourra tirer un parallèle intéressant avec Les Bérets verts (The Green Berets, Ray Kellog, John Wayne, 1968). Les nationalistes algériens n’échappent pas à ce traitement, même si Mahidi, ancien compagnon d’armes de Raspéguy, est représenté en ennemi valeureux et courageux. Les scènes d’attentats terroristes participent de cette représentation d’un ennemi prêt à tout.

Une guerre peu conventionnelle

Raspéguy est peu à peu entraîné dans une spirale qui pousse le vieux briscard basque hors des sentiers battus de l’art de la guerre. Il mène donc une guerre hors-norme dans un conflit qui ne dit pas encore son nom. Notons l’évocation sans fausse note de la « bataille d’Alger », où la question de la torture n’est pas évacuée. Maurice Ronet interprète un officier prêt à tout pour arracher des informations afin d’éradiquer le terrorisme. Le spectateur retrouvera là des éléments du débat hélas actuel sur les modalités à mettre en œuvre, ou pas, pour combattre les mouvements terroristes de l’autre côté de l’Atlantique. Ronet s’oppose ici à Delon, officier qui ne veut pas se déshonorer en adoptant des pratiques qu’il condamne. Les milieux coloniaux sont dépeints sans concession, pointant l’attitude odieuse des « gros colons ». En définitive, Les Centurions offre donc à la fois un témoignage sur la guerre d’Algérie et un film de guerre typique des studios hollywoodiens. Il séduira les amateurs des héros en treillis et pataugas comme celles et ceux qui s’intéressent aux représentations cinématographiques des « événements d’Algérie », bien plus nombreuses qu’on ne l’écrit habituellement.

Tous droits de reproduction des images publiées dans cet article sont réservés.

Posté par Julien Beauchene le 27-02-2018

Réagissez a cet article

comments powered by Disqus