« ON A RAISON DE SE RÉVOLTER » — LE FREE CINEMA

par Julien Malvezzi

À quoi reconnaît-on une société finissante ? C’est très facile : à force de regarder derrière elle, elle a attrapé le torticolis. Impossible de repartir vers l’avant. Et tant pis pour ceux qui revendiquent une quelconque individualité, se construisent avec des idées différentes de celles qui ont fabriqué leurs aînés, en un mot préparent l’avenir : ils seront éliminés. Oh ! le crime est parfait : c’est l’âme qu’on tue. Un meurtre bien trop symbolique pour être voyant – et d’ailleurs, bien conditionnées, les victimes feront d’elles-mêmes la besogne. Alors, oui : l’ordre règne, et les chefs peuvent continuer de cheffer, les intellectuels d’intellectualiser hors sol, les distractions de masse d’abrutir, les rues de drainer les sempiternels travailleurs (en attendant la prochaine crise). Mais au prix de combien de sensibilités détruites, de potentialités tuées dans l’œuf ? Oui, les sociétés sur le point de finir se trahissent vite : elles n’en finissent jamais de finir. Et quand elles se contemplent, c’est toujours dans le miroir d’un éternel présent. En cas d’urgence, dit-on, briser la glace. Mais comment faire, quand le verre est si épais ?

Il ne faisait pas bon être jeune, dans la frileuse Angleterre d’après-guerre : c’est le premier constat que l’on retire du visionnage des films du Free Cinema. Pays prospère en apparence, où tournent les usines, fonctionnent les radios, diffusent les télés qui ont pénétré jusque chez les ouvriers. Mais cette activité qui se donne toutes les illusions du réel cache « un pays en état de mort émotionnelle » (pour reprendre une expression de James Baldwin) (1), hors du temps, hors de la vie. Les paysages sont sinistres, les villes sordides, les structures rigides et obsolètes, les corps vaincus, les âmes mesquines ou brisées. Le confort moderne a beau être enfin là, il n’est déjà plus qu’une imposture parmi d’autres. Et c’est ainsi que, dans les années 1950, toute une classe de jeunes êtres sûrs de leur bon droit débouche sur le même système social qui a transformé leurs parents et leurs grands-parents en morts-vivants et exige qu’à leur tour, ils se conforment à elle. Tout compte fait, rien d’étonnant si beaucoup se rebellent.

Ces « jeunes gens en colère » (angry young men) apparurent vers le milieu de la decénnie cinquante et firent l’effet d’une bombe. Partis du roman satirique de Kingsley Amis, Lucky Jim (Jim-la-chance, paru en anglais en 1954, première adaptation par John Boulting en 1957), pour sauter aux pièces de John Osborne, d’Arnold Wesker ou de John Arden, puis aux romans et aux nouvelles d’Alan Sillitoe, ils finirent par atterrir dans le cinéma, rappelant à l’Angleterre bourgeoise un fait très simple : sa prospérité reposait sur son prolétariat, son avenir sur sa jeunesse populaire – et non seulement elle ne leur en était pas reconnaissante, mais son conservatisme obtus les privait de tout espoir. Toutes ces œuvres dressent le constat d’un pays fossilisé dans son victorianisme d’un autre âge, répétant d’une génération à l’autre le même mépris de classe, le même processus de pétrification des âmes, ne laissant pour toute alternative qu’une révolte sans issue.

Les rares qui, en France, se sont intéressés au Free Cinema y ont vu – ethnocentrisme pas mort – une séquelle sans lendemain de la Nouvelle Vague, et ses principaux artisans (Lindsay Anderson, Tony Richardson, Karel Reisz, John Schlesinger) de faux prolétaires bientôt rattrapés par une autre usine, hollywoodienne celle-là. La comparaison ne tient pas. Rien, dans cette génération de jeunes réalisateurs, qui évoque l’amateurisme revendiqué jusqu’à l’absurde de Truffaut, Godard ou Chabrol. Au contraire, dès les années 1950, pendant que Tony Richardson se formait en tournant pour la télévision, Lindsay Anderson, John Schlesinger et Karel Reisz mettaient en scène des mini-documentaires sur le quotidien des grandes villes industrielles anglaises. C’est donc à eux-mêmes qu’ils doivent leur maturité politique et intellectuelle, leur profonde maîtrise technique (les montages de Richardson sont d’une inventivité rare), ainsi que leur aisance à croquer l’homme de la rue, à saisir au vol les scènes significatives. En outre, leurs questionnements vont dans le même sens et annoncent ce que la Nouvelle Vague, plus nombriliste, n’a pas vu venir : Mai-68. Ce n’est pas pour rien si Lindsay Anderson, avec son film If…, fera la soudure entre le Free Cinema agonisant et la contestation qui s’empare alors de toute l’Europe, tandis que déferlent les jeunes cinéastes scandinaves, polonais, tchèques, japonais, brésiliens. Bref, Anderson, Reisz, Richardson et leurs camarades n’eurent qu’un défaut : celui d’avoir eu raison trop tôt.

Aujourd’hui, la France répare en partie son ignorance : on redonne dans les cinémas et en copies restaurées, grâce aux bons soins de Solaris Distribution, Un goût de miel (A Taste of Honey, 1961) et La Solitude du coureur de fond (The Loneliness of the Long Distance Runner, 1962) de Tony Richardson, tandis que Karel Reisz émerge d’un long oubli avec son premier film, Samedi soir, dimanche matin (Saturday Night and Sunday Morning, 1960) (2). Seul l’excellent premier film de Lindsay Anderson, Le Prix d’un homme (This Sporting Life, 1963), manque à l’appel, mais même ainsi, il faut saisir l’occasion qui nous est offerte. Car dans notre société française à son tour finissante, ces soi-disant « vieilles bandes » nous tendent un miroir terriblement fidèle de nos constats, de nos interrogations – et, qui sait ? de nos révoltes futures.

Des trois, Un goût de miel est le moins bon. Dernier en date d’une série d’adaptations théâtrales par lesquelles Richardson a ouvert son œuvre filmique – Les Corps sauvages (Look Back in Anger, 1958), Le Cabotin (The Entertainer, 1960) –, il se ressent d’une construction un peu statique et de symboles appuyés, même si le cinéaste aère l’intrigue avec de belles idées de mise en scène : l’expédition à Brighton de la mère et son dernier amant en date (qui rappelle les courts métrages réalistes des débuts du Free Cinema), ou encore l’aveu de Jo de sa grossesse, sous le viaduc. Ce beau travail d’illustration ne fait pas toujours oublier l’origine théâtrale du projet – en l’occurrence la pièce semi-autobiographique de la toute jeune Shelagh Delaney, qui participe aussi au scénario. C’est la jeune héroïne (interprétée par Rita Tushingham) qui lui donne sa force. Il y a en elle quelque chose des adolescentes de Carson McCullers, avec leur côté garçon manqué, leur fascination dégoûtée des adultes, leur terrible besoin d’amour et leur anticonformisme qui les désigne si bien à la solitude. Négligée par sa fantasque mère, errant d’une chambre à l’autre dans une ville portuaire sinistre, Jo ne trouve un semblant de famille qu’auprès d’un marin noir et d’un homosexuel qui finit par partager une chambre avec elle – deux belles audaces pour l’époque. Elle perdra très vite l’un, reparti après l’avoir mise enceinte ; quant à l’autre, le retour fracassant de la mère, une fois de plus abandonnée, le balaiera en quelques minutes. Pourtant, la tendresse, la générosité, le droit à la rêverie que revendique l’héroïne sont en soi une victoire, puisque, l’espace de quelques mois, ils lui ont permis d’échapper à une réalité mortifère. Les fragiles « utopies dans la réalité » que Jo construit ont beau être vouées à l’éclatement, elles l’aident à affirmer son identité propre. Et ce sont des êtres aussi marginaux que le marin noir ou Geoffrey qui lui donnent ce que sa mère (affamée d’amour elle aussi, mais incapable d’en donner en retour) ne peut lui offrir : un secours moral et matériel, l’affection, la conscience d’être quelqu’un qui compte et sur qui on peut compter. Ce pourrait être mièvre, ce ne l’est jamais, tant Richardson met un point d’honneur à ne pas quitter la vérité des personnages. Et quand la sentimentalité facile ou le cynisme semblent les cerner, il insert brusquement des scènes inattendues – la visite de Geoffrey au planning familial vaut le détour ! – qui suspendent un instant le cours un peu trop balisé du film. On voit par là que le Free Cinema ne résume pas la révolte à des considérations politiques ou sociales, mais en fait un cheminement psychologique – parfois même poétique – de l’individu face à la collectivité mensongère.

C’est une tout autre chanson que chante Arthur Seaton, le héros de Samedi soir, dimanche matin, le premier long métrage de Reisz, d’après le roman d’Alan Sillitoe. Autant Jo et sa mère appartiennent à la marge, déménageant au gré des loyers impayés, autant Arthur (interprété par un Albert Finney à ses débuts, suant l’alcool et la satisfaction de soi) est à l’aise dans sa condition d’ouvrier. C’est même ce qui fait de Samedi soir, dimanche matin le plus réaliste et le moins apparemment psychologique des films du Free Cinema : Arthur est si exemplaire qu’il suffit de le suivre dans son travail à l’usine, dans ses beuveries au pub, ses parties de pêche, sa liaison avec l’épouse d’un camarade d’atelier. Pas la moindre revendication chez lui : ses chances de promotion sociale sont nulles, et il le sait. Dès lors, pourquoi ne pas profiter de la vie, comme il le répète à longueur de voix off ? Est-ce sa faute s’il gagne assez d’argent pour se payer de beaux costumes, s’il tient bien l’alcool et si ses collègues négligent leurs femmes ?

Le grand exploit de Reisz ici est de ne pas juger, alors que le personnage d’Arthur Seaton – fanfaron, égoïste, bref le type qu’on adore détester – appelait une condamnation. Tout le film reste à hauteur d’homme, comme s’il attendait de son héros un signe, quelque chose qui montrerait qu’il vaut plus que ce que qu’il nous dit ou ce que nous voyons de lui. Et de fait, Samedi soir, dimanche matin, sous son allure de tranche de vie prolétaire, devient peu à peu l’histoire d’une prise de conscience. Le quotidien d’Arthur se modifie insidieusement et lui révèle qu’il ne maîtrise rien : la femme mariée se retrouve enceinte de lui et doit avorter, son assurance s’effondre lorsqu’il rencontre une jeune fille aussi belle que distante. Et lorsque le mari qu’il a trompé le fait passer à tabac, Arthur exprime pour la première fois, sous la forfanterie de l’homme qui ne se laisse pas abattre, son vide intérieur : « On dirait que j’ai joué avec de la dynamite et qu’elle m’a explosé en pleine poire. Mais je suis plus fort que toutes ces cloches. Ils ne savent rien de moi. Ni moi non plus, d’ailleurs. » Le film se termine peu de temps avant son mariage, mais le happy end est amer : emmenant sa fiancée dans le lieu qui a le plus marqué son enfance, il retrouve l’endroit défiguré par de nouvelles maisons où habitent déjà, sans doute, des ouvriers comme lui. Furieux, il ne peut s’empêcher de lancer une pierre sur l’une d’elles. « Tu ne devrais pas jeter des pierres comme ça », objecte son amie. « Ce ne sera pas la dernière », répond le héros. Le faux rebelle est devenu un vrai jeune homme en colère – de cette colère qui vous fait accéder plus vite à la maturité.

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Mais le grand film du Free Cinema, c’est Tony Richardson qui le donne avec La Solitude du coureur de fond. Quand il s’attelle à ce qui sera son chef-d’œuvre, Richardson sort de l’adaptation hollywoodienne du Sanctuaire (Sanctuary, 1961) de William Faulkner, une ineptie où il n’a servi que de yes-man (3). Il n’a donc aucun mal à redevenir un jeune homme en colère : le gâchis du talent, les systèmes qui broient les âmes pour perpétuer le triomphe de leur propre bêtise, il sort d’en prendre. La Solitude du coureur de fond est l’œuvre d’un homme galvanisé par ce qu’il a à dire, aussi dense, aussi fébrile, aussi tendue que le visage de son jeune héros.

Là encore, c’est Alan Sillitoe qui fournit le point de départ du film – une nouvelle contant l’histoire d’un jeune délinquant enfermé en centre de redressement, qui se découvre un talent pour la course à pied ; mais il prend également conscience qu’en « réussissant », il fait le jeu de ses oppresseurs, trop contents d’encourager une success story pour justifier leur bonne conscience. Le récit est fait par le jeune homme lui-même, sous la forme d’une confession écrite (n’y manquent ni l’argot, ni les maladresses), destinée à un ami sûr. Voilà pour le canevas. Richardson le respecte à la lettre, et pourtant l’élargit. Si son film marque autant les consciences, ce n’est pas seulement parce qu’il décrit un être jeune qui se révolte contre l’ordre établi (ce serait une facilité démagogique), mais aussi parce qu’il nous montre tout ce qu’une telle révolte implique dans son cœur, dans sa tête et jusque dans son corps.

Colin ne réfléchit pas sa rébellion, il la vit. Il suffit de voir les yeux perçants, le visage presque vieilli avant l’âge de son interprète Tom Courtenay pour le comprendre aussitôt. Et puisqu’il s’agit d’une révolte naturelle, organique, Richardson la décrit hors de tout didactisme, en éclatant le récit. La vie de Colin au centre de redressement et ses courses dans la campagne font affluer les souvenirs de son passé. Une sorte de puzzle se forme, que le film complète peu à peu sous nos yeux : Colin face à son père qui meurt après s’être épuisé à l’usine, Colin refusant d’entrer dans cette même usine (perdant ainsi la seule manière de gagner sa vie dans la région), Colin dégoûté par le consumérisme, glissant peu à peu vers la délinquance… Certaines scènes sont même « escamotées » (la découverte du père mort) pour resurgir aux instants cruciaux pour souligner des choix, augmenter une émotion. Cet éclatement apparent, soutenu par le génie du montage de Richardson et Anthony Gibbs (Tom Jones [Tony Richardson, 1963], The Knack… and How to get It [Richard Lester, 1965]) nous permet d’entrer directement dans la conscience du personnage. Colin n’est pas un symbole : il est à la fois un homme de chair et de sang, un produit de son temps et un individu qui cherche à « naître à lui-même » sans se trahir ni renier ceux qu’il aime.

« De quel côté es-tu ? »

lui demande son ami en le voyant courir comme un chien bien dressé sous l’œil ému des surveillants. Tout le film raconte comment Colin répond à cette question. Aux courses amoureusement filmées de La Solitude du coureur de fond répond le cheminement intérieur de celui qui les accomplit, et si le cross-country final mène Colin à l’apothéose, il s’agit d’un triomphe « privé », bien loin de celui que les officiels avaient prévu pour lui.

« M. Fenton, notre politique est d’éduquer durement les gars et, quand ils sont pris au piège, d’observer leurs réactions… En mettant la pression sur un garçon, on peut apprécier sa valeur. » Ainsi parle, dans La Solitude du coureur de fond, le très souriant directeur du centre de redressement ; ainsi parlait alors l’Angleterre à travers ses institutions, ses usines, ses écoles. Ainsi parle encore notre société ultra-libérale mondialisée – on n’a jamais cessé de faire du neuf avec du vieux. À cette profession de foi, le Free Cinema répond en montrant des êtres jeunes, incertains, pas toujours très sympathiques (ni Colin, ni Arthur ne sont des petits saints dans leur genre), mais qui cherchent à exister par leurs règles propres, plutôt que de se soumettre à l’appréciation d’une autorité. Ils en paieront le prix : au mieux le désenchantement et le retour à la grisaille, au pire une condition marginale. Du moins ne se sont-ils pas rendus sans combattre. Sous son apparent pessimisme, le Free Cinema trace ainsi un chemin d’évasion hors des sociétés finissantes et répressives, et ce chemin s’appelle la conscience – Georges Bernanos dirait l’honneur – de sa propre individualité.

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(1) Voir le récent documentaire de Raoul Peck sur Baldwin, I Am Not Your Negro. A travers cette image, Baldwin, lui, évoquait les Etats-Unis.

(2) Rappelons que ces films sont édités en DVD en France par Doriane Films

(3) Pour dire l’aberration du projet : non seulement le titre est abusif, puisque le film adapte en majeure partie Requiem pour une nonne (le roman de Faulkner qui fait suite à Sanctuaire), mais le rôle du gangster américain est tenu par Yves Montand (!). On comprend après cela que Tony Richardson ait été écœuré pour un bon moment d’Hollywood… En fait, hormis une adaptation d’Evelyn Waugh en 1965, Le Cher disparu (The Loved One), il ne reviendra y travailler que dans les années quatre-vingt.

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Posté par Julien Beauchene le 19-01-2018

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