CE QUI SE PASSE À VEGAS RESTE À VEGAS — ENTRETIEN AVEC YOHANN CHANOIR

Dans L’œil du Témoin, on reparle de livres. L’essai de Yohann Chanoir, Las Vegas, mise en scènes (Éditions Espaces & Signes) dont l’auteur nous parle ci-après se situe à mi-chemin du récit de voyage auquel s’adjoint une analyse conjoncturelle de la cité et de la critique cinématographique classique où plane l’ombre du ciné-fils Serge Daney.

Agrégé d’histoire, secrétaire de rédaction de la revue Historiens et Géographes, doctorant à L’EHESS et rédacteur dans différents fanzines (Medusa, dirigé par l’ami Didier Lefèvre) et revues de cinéma (dont Ciné-Bazar et L’œil du Témoin depuis peu), Yohann Chanoir évoque son amour d’une certaine Amérique, celle du grand Rêve Américain quelque peu écorché, à bout de souffle. Aussi Las Vegas symbolise-t-elle l’Amérique du passé, celle des mythes mais aussi celle de certaines valeurs, qui se délitent une fois les frontières administratives de la cité du jeu franchies ; une Amérique du passé que les États-Unis d’aujourd’hui, dans une implacable entreprise de restauration, tentent de recouvrer.

Jean Baudrillard écrivait (in L’effet Beaubourg : implosion et dissuasion, Galilée, 1977) : « La ville ne se répète plus selon un schème de reproduction encore dépendant du schéma général de la production (…) La ville ne ressuscite plus, (…) elle se refait à partir d’une sorte de code génétique qui permet de la répéter un nombre indéfini de fois (…) » À l’heure des grandes métropoles qui se refont à partir de ce code génétique, Yohann Chanoir va à contre-courant de l’enseignement baudrillardien (et de fait s’éloigne de tout effet de masse) ; il effectue des zooms intimistes, rapporte des impressions personnelles au cours d’un itinéraire romantique.

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L’œil du Témoin De toutes les villes américaines – si cinématographiques – pourquoi as-tu choisi Las Vegas comme sujet de livre sur le cinéma ? Quel regard portes-tu sur cette ville ?

Yohann Chanoir Le regard cinématographique sur les villes américaines est toujours réducteur. Le cinéma ampute les villes. Il les réduit à quelques espaces, comme par exemple San Francisco à l’île d’Alcatraz, aux avenues qui descendent vers la mer avec un dénivelé important et, mettons, à la forêt. Vegas est ainsi réduite, résumée et incarnée par le Strip. Mais quoi de plus cinégénique que cette ville éclairée de jour comme de nuit dans sa partie centrale ? N’importe quel nanar trouve une plus-value avec un plan nocturne de cette avenue ! L’insertion d’un tel plan a le mérite de fixer la diégèse instantanément, comme certes la Statue de la Liberté ou le Golden Gate Bridge. Le film peut être tourné en studio, qu’importe.

La vue du Strip a fixé dans l’imaginaire du spectateur un ensemble de références : une ville de jeu et d’argent, de sexe mercenaire et/ ou facile, une ville de shows, une ville où l’on boxe, une ville où tout est possible, même les improbables come backs comme celui de Rocky Balboa. De toutes les métropoles américaines, Vegas est sans doute la plus cinégénique. Personnellement, j’aime Vegas – bien que je ne joue pas. J’aime apercevoir les montagnes qui cernent la ville, arpenter le désert, observer cette foule, cette faune, vivre le Rêve Américain, applaudir quand une personne décroche le jackpot, sans envie, sans jalousie. En somme, j’aime ce concentré d’une certaine Amérique.

L’œil du Témoin À ton avis, qu’est-ce qui n’a pas (ou jamais) changé et qui ne changera pas (ou jamais) à Vegas ?

Yohann Chanoir La question est délicate car Vegas est la ville qui change certainement le plus dans ce pays. Vegas est une ville palimpseste. D’où l’intérêt d’étudier la manière dont elle est filmée, car seul le cinéma peut en raconter l’histoire et en rétablir l’archéologie. Les casinos du Rat Pack n’existent plus aujourd’hui (le dernier a été détruit l’an passé) ; alors que reste-t-il quand tout change ? Peut-être justement l’envie des cinéastes de fixer sur la pellicule cette ville éphémère…

L’œil du Témoin Vegas exerce-t-elle sur toi une fascination ?

Yohann Chanoir Vegas est de toute façon fascinante. Ce n’est pas un jugement, ni même une opinion, c’est une réalité. Elle fascine parce que c’est d’abord une ville plurielle, qui ne se réduit pas au Strip, cette longue avenue cernée de casinos. Même s’il faut avouer que cette concentration du kitsch dans un espace linéaire est stupéfiante – spectacle qui doit d’ailleurs se déguster de nuit. Mais Vegas est aussi une ville aux portes du désert, à quelques minutes du centre-ville. Michael Connelly a écrit un roman où un des personnages emmène d’autres protagonistes faire un petit tour divertissant dans le désert, aller simple ou aller-retour, la question est toujours posée. Il illustrait ainsi le fait que Vegas sans son désert n’existe pas. Il existe enfin un autre Vegas, celui qui est habité par des milliers de personnes, qui y vivent, qui y travaillent et qui ne jouent pas ou bien peu. Ce Vegas, avec ses musées, ses boutiques, ses moles, ses bars, ses restaurants aux ambiances très cosmopolites (on mange aussi bien brésilien que vietnamien ou texan), mérite qu’on s’y attarde, qu’on y flâne, qu’on y déambule, pour comprendre enfin que Vegas, c’est bel et bien un « concentré de l’Amérique », comme le pensait Tom Wolfe. Pour moi, et bien plus que New York, Vegas est une belle tête de pont pour comprendre ce que sont les États-Unis. Et puis, je l’avoue volontiers, je préfère l’Ouest américain à l’Est, la faute sans nul doute à John Wayne et à John Ford…

L’œil du Témoin Selon toi, quel(s) film(s) incarne(nt) le mieux « l’esprit Vegas » ?

Yohann Chanoir L’esprit Vegas est un condensé d’enthousiasme, d’optimisme, de rêves fous, de libération de soi-même et des carcans édifiés par une société. L’esprit Vegas est ainsi un résumé du « Rêve Américain ». Se dire qu’un simple coup de dés ou qu’une simple pression sur une touche peut vous faire changer de vie, immédiatement, instantanément, penser que tout est possible, que le champ des possibles demeure ouvert, c’est bel et bien ce qu’incarnent les États-Unis. Il y a bien sûr dans cet imaginaire le souhait de profiter de l’instant, de s’amuser, de faire des rencontres d’un soir, d’où le proverbe abondamment mis en valeur par le merchandising que « ce qui se passe à Vegas reste à Vegas ». Mais être à Vegas, c’est aussi avoir accès à une offre de spectacles et de shows absolument exceptionnelle. Vegas est ainsi une capitale de l’entertainment. De fait, le film qui incarnerait le mieux cet esprit, c’est selon moi L’Inconnu de Las Vegas (1) avec Dean Martin, Frank Sinatra, Sammy Davis Jr., etc. Il y a dans ce film ce condensé de ce qu’étaient les État-Unis dans les années 1960, avec cette folle insouciance que la société a perdue, hélas !

L’œil du Témoin Comment as-tu préparé ton, si je puis dire, « pèlerinage » ? S’agissait-il pour toi de tenir un genre de journal-critique à la manière par exemple de Jean Baudrillard à l’époque de Amérique ?

Yohann Chanoir Ce livre est le condensé d’une dizaine de voyages à Vegas et dans le Nevada, mais ce sont les films vus et revus qui m’ont servi de guide. C’est dans la confrontation entre le Vegas à l’écran et le Vegas parcouru, qui a façonné le livre. Mon journal-critique est ainsi davantage un ensemble de critiques qu’un recueil d’impressions sur des lieux. Si un jour je tenais un journal-critique sur une de mes excursions américaines, ce serait non sur une ville mais sur un espace : celui de ses lieux fermés, interdits, clôturés, barricadés. Au fur et à mesure de mes voyages, je constate que l’Amérique devient le lieu d’un « grand enfermement » spatial, d’une privatisation de l’espace, dans un pays-continent qui a toujours cherché à dépasser les limites, les frontières… un paradoxe de plus dans un pays qui n’en est pas avare.

Par ailleurs, et pour revenir sur la fascination, je ne partage absolument pas la vision de Jean Baudrillard sur Vegas, qu’il qualifiait de « grande pute de l’autre côté du désert ». (2) Si son carnet comporte des passages stimulants, je trouve qu’il est passé complètement à côté de Vegas, qu’il assassine d’un trait.

L’œil du Témoin Peux-tu nous présenter la collection « Ciné-Voyages » ?

Yohann Chanoir La collection « Ciné-Voyages » s’intéresse à la manière dont le cinéma lit la ville. La problématique pourrait en être : quels regards ont les cinéastes sur l’espace urbain ? La collection propose ainsi une analyse à plusieurs échelles. Certains auteurs, comme mon ami Matthieu Dennin, ont adopté l’échelle nationale (l’ex-Yougoslavie) (3) ; d’autres ont préféré une ville (Berlin, Tokyo, New York ou Las Vegas) ; certains ont privilégié une plus grande échelle en étudiant un quartier (Montmartre). Cette approche s’adresse à la fois au géographe, au cinéphile et au touriste. Les volumes peuvent en effet s’appréhender comme des guides de voyage, mais aussi comme des listes de films à voir ou à revoir, et en dernière analyse comme une invitation à réfléchir sur l’espace urbain et ses représentations, à un moment où plus de la moitié de la population mondiale vit en ville. Bref, la collection s’inscrit dans un imaginaire qui est désormais le nôtre : celui de la métropole.

L’œil du Témoin Comment appréhendes-tu la critique de cinéma ? Que vaut-elle aujourd’hui à ton avis ? Où est sa place ? À plus forte raison, comment la penses-tu ?

Yohann Chanoir Modeste plume du fanzinat, je vois la critique actuelle avec un regard peu amène. Le cinéma contemporain, fait de séquelles, préquelles et de remakes en est une des causes. La critique est le miroir de ce qu’est le cinéma. J’ai pour ma part manqué le virage de la Nouvelle Vague, en lui préférant les films de cape et d’épée assassinés par les Cahiers du Cinéma époque cahiers jaunes, les parodies à la française comme Ne nous fâchons pas de Georges Lautner. Je penche vers un cinéma populaire, qui ne se prend pas au sérieux et qui respecte son public. En son temps, la Hammer, le giallo étaient moqués, ostracisés par la critique institutionnelle. Bref, les prescripteurs classiques n’ont pas su, pas voulu, pas pu s’intéresser à tous les cinémas. Il existe, toutefois, dans le panorama actuel, des revues qui se dégagent de cette gangue intellectualisante et qui ne hiérarchisent pas la filmographie. Je pense par exemple à So Film, dont le ton toujours décalé, les entretiens fleuves, les critiques sur des films récents ou pas, sont appréciables… et appréciées… Dans une époque où le cinéma est lisse (et lissé), il faut une critique spontanée, qui respecte les tentatives d’un cinéaste, qui a pu rater son essai mais qui a malgré tout imprimé de la pellicule, dirigé une équipe, porté un projet, assumé une partie, certes modeste, du rêve du cinéma. Le critique a une responsabilité colossale : amener une personne dans une salle alors qu’il est si aisé de regarder un film ailleurs, légalement ou non, la question n’est pas dans le téléchargement. Cela impose, suppose de s’intéresser à tous les films, sans se limiter à ses frontières insupportables que sont cinéma d’auteur/ cinéma grand public, mainstream/ bis, etc. Le critique doit être un passeur.

Propos recueillis par Julien Beauchêne en novembre 2017.

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(1) L’Inconnu de Las Vegas (Ocean’s Eleven, Lewis Milestone, 1960). Blu-ray Warner Home Video.

(2) Amérique, Jean Baudrillard, Grasset, 1986, réédition « Biblio essais », 1988, p.8

(3) Le catalogue complet est disponible sur le site de l’éditeur : http://www.espacesetsignes.com/

Posté par Julien Beauchene le 06-01-2018

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