FESTIVAL LUMIÈRE 2017

Par Julien Beauchêne

L’automne lyonnais sied bien à la grande fête du cinéma de patrimoine où des cinéphiles venus d’un peu partout courent de séance en séance à la recherche du chef-d’œuvre rare ou inconnu et du navet millésimé.

En neuf ans, le festival Lumière a tenu le pari de faire (re)découvrir à tous les publics – le matériel publicitaire, jusqu’aux affiches le martèle assez dans toute la métropole lyonnaise : un festival de cinéma pour tous ! – une sélection de 180 films en 400 séances reparties sur près de 40 écrans, toutes époques confondues et de pays plus nombreux à mesure que les éditions avancent dans le temps. Il existe déjà à l’Institut Lumière, le reste de l’année, une solide programmation avec à des moments-clef des rendez-vous immanquables autour des cinématographies nationales (cinémas du Sud, par exemple). On le sait depuis longtemps, l’Institut Lumière a l’ambition de devenir la première alternative à la Cinémathèque Française. Loin du cadre de Bercy, la Villa Lumière, coriace bâtiment Art Nouveau, rayonne dans un quartier en forme de village que d’aucuns nomment encore, à tort, la banlieue de Lyon. L’Institut Lumière fut, il y a plus de trente ans, le premier grand projet de sauvegarde culturelle d’envergure qui allait faire revivre ce très vaste huitième arrondissement surpeuplé et délaissé (suivront le Nouveau Théâtre du 8ème, la Maison de la Danse, etc.)

En 2009, le festival Lumière fut créé. Ce dernier manquait pour ainsi dire à la ville qui a vu naître le cinématographe. Thierry Frémaux avoua en 2015, l’année où l’on couronna Martin Scorsese, que la création du festival fut motivée, une chose parmi d’autres, dans l’espoir d’y consacrer le réalisateur de Taxi Driver. Entre-temps, on célébra d’autres noms : Pedro Almodovar, Clint Eastwood, Ken Loach, Milos Forman, Gérard Depardieu, Quentin Tarantino, Catherine Deneuve. Cette année ce fut au tour de Wong Kar-waï.

Le festival Lumière c’est une sélection rigoureuse, faite de rétrospectives, de cartes blanches d’invités (cela donne parfois des choses très surprenantes), de master-classes dans des théâtres, des conférences de presse. Le festival Lumière c’est aussi un marché de la vidéo et un marché du film classique où tous les professionnels se donnent rendez-vous et participent à des tables rondes où on refait le monde avant d’aller déjeuner. Pas de doute, on y a mis les moyens ! Autre chose : comme la banlieue lyonnaise est assez vaste et que le reste de l’année les petits cinémas qui se trouvent dans ces communes « vivotent » peu ou prou, l’organisation Lumière a eu la bonne idée de projeter des séances uniques afin d’y connecter un grand nombre de lieux car tous sont dignes d’intérêt. Et puis, ce n’est pas la même chose d’aller voir un film à Saint-Priest, à Vénissieux et en plein centre de Lyon. C’est dépaysant. Voilà l’une des caractéristiques de Lumière. Si l’on devait accoler un adjectif à l’événement ce serait dépaysant.

Cette année, l’événement Lumière c’était la rétrospective Henri-Georges Clouzot (« Le Mystère Clouzot »). Il s’agissait du morceau de choix que L’œil du Témoin ne pouvait manquer sous aucun prétexte. J’en ai revu quelques-uns, j’y reviendrai. Clouzot fait toujours autant parler de lui. Posés là, près d’une buvette, quelques festivaliers qui revoyaient ses films après plusieurs années étaient déçus. Un peu plus loin, assis sur un banc, d’autres au contraire étaient ravis d’avoir vu quelque-chose qu’ils avaient manqué la première fois. Clouzot suscitait le débat. Dans les files d’attente d’autres films, c’est encore Clouzot qui était de toutes les conversations. Chacun y aller de sa petite analyse.

Le « Mystère Clouzot » (que les parisiens retrouveront sur les écrans de la Cinémathèque Française du 8 novembre prochain au 29 juillet 2018) a été pour moi l’occasion de voir quelques films dits de « Clouzot avant Clouzot », parmi lesquels un vrai navet : Château de rêve, sorte de comédie lourdingue dont la seule chose qui « revient » à Clouzot c’est d’avoir tourné la version française – avec Danielle Darrieux, nymphette de 16 ans. En revanche, le point fort de cette série de films fut, sans surprise, la redécouverte du succulent Le Dernier des Six de Georges Lacombe. Jean Dréville termina le tournage après que Lacombe, refusant à la Continental de tourner une nième scène de music-hall, rompit son contrat. Henri-Georges Clouzot écrivit le scénario d’après le roman de Stanislas-André Steeman, Six hommes morts (Le Masque n°84). Résultat : cabotinage de notre couple de détectives Pierre Frenay-Suzy Delair, qui n’est pas sans rappeler un autre couple très célèbre, William Powell et Myrna Loy de la série de films The Thin Man (1934-47).

Avant toute chose, petite note technique. Les films de la rétrospective Henri-Georges Clouzot ont tous été restaurés (en 2k minimum) au cours des derniers mois – les américains se sont chargés de la restauration en 4k de La Vérité ; c’est cette version que j’ai vue en exclusivité. Par ailleurs, j’ai également pu voir quelques raretés – Les Espions, par exemple – dans des conditions inespérées (un DVD anglais de ce film existait et c’est tout). Jusqu’à présent, Clouzot en France n’avait pas eu les honneurs d’un vrai travail à la source. Était-ce dû au manque d’effort critique, Clouzot souffrant toujours d’un statut ambigu ? Les cinéphiles ne lui pardonnent-ils pas ses films Continental, bien que de l’eau ait coulé sous les ponts ? Les français ont-il toujours du mal à accepter qu’un artiste sonde les noirs abîmes de l’esprit humain (« Nous sommes français donc tous potentiellement coupables ») ? Est-ce par esprit cartésien forcé que le spectateur moyen ne peut voir (ou n’accepte de voir) autre chose que l’intrigue volontiers mince et accessoire des Espions ? Les communistes ne sont-ils pas les seuls à détester Clouzot ? Difficile de dresser un bilan critique. Longtemps nous n’avons eu que des éditions DVD aux copies défraîchies. L’Angleterre et les États-Unis les premiers ont édité Les Diaboliques et Le Salaire de la Peur (version courte pour Criterion) en Blu-ray. Je profite de ces quelques lignes pour rappeler que tous ces films qui font partie de notre patrimoine cinématographique paraissent enfin en nos contrées sur support haute définition chez divers éditeurs : Studio Canal (Quai des Orfèvres, La Prisonnière, Le Corbeau), TF1 vidéo (Le Salaire de la Peur, Les Diaboliques), Gaumont (Le Mystère Picasso), Lobster Films (L’enfer), Pathé (Miquette et sa mère).

En marge du « Mystère Clouzot », entre quelques westerns classiques choisis par Bertrand Tavernier et les premiers chefs-d’œuvre de l’invité d’honneur Wong Kar-waï, trois films furent pour moi des découvertes : Premier de cordée (Louis Daquin, 1944), Retour à la vie (André Cayatte, Georges Lampin, Henri-Georges Clouzot, Jean Dréville, 1948) et L’affaire du courrier de Lyon (Maurice Lehmann, Claude-Autant Lara, 1937). Le premier, tourné durant l’été 1943 et sorti sur les écrans quelques mois avant la Libération, est une impressionnante leçon de mise en scène réalisée loin des studios, sur les lieux mêmes de l’action. On y suit les aventures de quelques guides de haute montagne, puis l’histoire fait un zoom sur l’un d’eux. Adapté d’un effroyable roman de Roger Frison-Roche, Premier de cordée est un film d’hommes et sur le courage des hommes qui se passe très bien de psychologie. On laissera le soin à chacun de substituer à la montagne, dont le sommet représente l’ultime obstacle et l’épanouissement des hommes qui le gravissent, toute métaphore qui lui plaira. Ce beau film de Louis Daquin – qui finira sa carrière comme directeur d’études à l’IDHEC (1970-77) aux côtés de Jean Douchet puis président de la SRF (1977-78) – fait peu à peu sortir l’Histoire, par le biais de ses personnages positifs, de ses heures les plus sombres.

Retour à la vie est un film à sketches, et comme tout film à sketches, il est inégal. Parfois même il frôle le navet (c’est le cas du deuxième « retour », celui d’Antoine, avec un tout jeune François Perrier aux prises avec des Women’s Army Corps, entre ambiguïté sexuelle et cliché, en anglais s’il vous plait !) Le troisième « retour », celui de Jean, est un chef-d’œuvre photographique et de mots. D’abord parce que c’est Clouzot qui le réalise et le co-écrit avec Jean Ferry. Ensuite parce que c’est Louis Jouvet qui tient le rôle principal (on remarquera Noël Roquevert, toujours parfait, dans un coin). Un Louis Jouvet chaussé une fois de plus dans de gros sabots mais dont le jeu impeccable n’existe pas sans l’intrigue. C’est parfois un des gros défauts du jeu Jouvet : devancer l’intrigue et évoluer indépendamment des autres éléments filmiques. On voit Jouvet, pas son personnage. Là, il est incroyable, criant de vérité. Il est pathétique et on comprend tout. « Que l’on parte de la sensibilité ou de l’intelligence, tout est justifiable et admissible. » (1) écrivait-il. Dont acte. L’autre grand « retour » c’est le quatrième, celui de René Martin, en partie grâce à Noël-Noël, toujours drôle et touchant. Le premier « retour » (mis en mots par Charles Spaak) témoigne précisément du changement de cap observé par André Cayatte à cette époque. Voyez plutôt : le retour de Tante Emma se situe entre le dernier grand film romantique – que j’emploie ici à dessein – de Cayatte, le superbe Les Amants de Vérone et les films du second cycle qui posent un système-Cayatte : Justice est faite, Avant le déluge, Le Dossier Noir. En somme, le retour de Tante Emma possède le romantisme désespéré du premier (sans les mots de Jacques Prévert) et anticipe par ses thèmes (ici, la cupidité, en lien avec la lente dégradation d’un personnage de l’intrigue) les films du second cycle. Le retour de Louis (écrit par Noël-Noël et réalisé par Jean Dréville) clôt le film sur une note d’espoir. Serge Reggiani est admirable.

J’aurai l’occasion de revenir sur L’affaire du courrier de Lyon qui fut un des temps forts des derniers jours du festival.

Au cours de la semaine, il était aussi question de free cinema dont la jeunesse étonne toujours. J’ai pu revoir trois westerns qui me tiennent à cœur : La Poursuite Infernale (My Darling Clementine, John Ford, 1946), L’homme qui n’a pas d’étoile (Man Without a Star, King Vidor, 1955) et L’appât (The Naked Spur, Anthony Mann, 1953). Je n’hésiterai pas à revenir sur d’autres grands moments tels les deux films italiens majeurs revus : La Ciociara (Vittorio De Sica, 1960) et Le Bel Antonio (Il Bell’Antonio, Mauro Bolognini, 1960) qui tout deux marquèrent une date dans la filmographie respective de leurs auteurs.

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(1) Louis Jouvet, Témoignages sur le théâtre, Paris, Flammarion, coll. : Champs-arts, 1952, 2009, p.102

Les droits des affiches sont réservés

Posté par Julien Beauchene le 26-10-2017

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