ON REPARLE DU CAFÉ DE LA GARE

Le Café de la Gare est un fabuleux laboratoire de vie. Pour sa rentrée, L’œil du Témoin reparle de la célèbre troupe d’abord à travers le témoignage de la comédienne Marie-Christine Descouard, une des pionnières de leurs premiers spectacles, avec son ouvrage paru voici quelques années aux éditions du Cherche-Midi, Le Café de la Gare, quelle histoire ! ensuite à travers l’actualité vidéo de l’éditeur Tamasa qui poursuit, après la publication de Themroc de Claude Faraldo, l’exploration du cinéma du Café de la Gare avec Au long de Rivière Fango (en vente ici), réalisé en 1975 par Catherine Sigaux, dite Sotha, que l’on retrouvera en seconde partie d’article.

DES INSTANTS DE VIE

Écrire sur le Café de la Gare ce n’est pas si simple, mais l’idée à fait son chemin. La comédienne Marie-Christine Descouard est, comme elle aime à se définir, une « impressionniste ». Elle a pris le temps de la réflexion : « J’ai commencé à griffonner quelques phrases. Il y a eu des stops dans l’écriture du livre. » En quelque sorte, ce récit est également un auto-portrait à un moment précis de la carrière de celle qui est « rentrée dans la troupe par accident ». Il a été conçu et réfléchi comme une succession d’instants de vie (« la vie est faite de détails »), tels des polaroids collés sur les pages d’un vieil album-photos. Toutefois, loin des clichés, Marie-Christine Descouard ne voulait surtout pas raconter l’histoire du Café de la Gare et ainsi tomber dans les pièges du témoignage besogneux.

Le plus surprenant dans cette histoire, c’est que ce soit elle qui s’y est attelée comme elle le dit, car personne au sein de la troupe, n’avait eu l’initiative d’entreprendre la rédaction d’un livre autour du phénomène du Café de la Gare, annonciateur des spectacles de café-théâtre et source d’inspiration de bien des collectifs, à commencer par celle du Splendid’ et, bien plus tard, des Robins des Bois.

Le Café de la Gare ce n’était pas que Miou Miou, Coluche, Patrick Dewaere. Dans son ouvrage, Marie-Christine Descouard a décidé de parler des copains, de ceux qu’elle appréciait au Café de la Gare, et pas forcément les têtes d’affiche.

Mais au fait, pourquoi Marie-Christine Descouard prend-t-elle aujourd’hui la plume ? Elle qu’on identifie mal au sein d’une troupe bouillonnante représentée par de fortes têtes ? D’autres pourraient le faire à sa place, en commençant par Sotha, l’épouse de Patrick Dewaere et artiste prolifique, réalisatrice de nombreux courts-métrages. D’ailleurs, Dewaere trouvait Marie-Christine trop lente, lui le grand pressé, bouffeur de vie, curieux insatiable qui finira par se perdre à jamais. Voilà, tout était dit, elle se trouvait entre deux eaux. C’est pourquoi aujourd’hui Marie-Christine Descouard est peut-être le meilleur témoin de cette époque de liberté artistique, années patchouli.

GENÈSE

À l’heure où la télévision diffusait jusqu’à overdose l’émission Au théâtre ce soir, une troupe d’amateurs brisait les conventions du théâtre de boulevard. The Times They Are A-Changin’. À cette époque, rien ne prédestinait Marie-Christine Descouard, pionne dans un pensionnat d’abord, mannequin pour Balenciaga ensuite, à rejoindre ce fabuleux laboratoire de vie ! Après le tumulte de mai-68, l’apprentie comédienne prend des cours de théâtre chez Tania Balachova avec, sans qu’elle le sache, de futurs membres du Café de la Gare bientôt embauchés par Romain Bouteille, qui signe ici la préface du livre. Les balachoviens avaient en ces années le vent en poupe !

Aujourd’hui, Marie-Christine Descouard nous dit qu’elle était « énervée de voir que personne n’avaient jamais rien écrit » sur le Café de la Gare. C’est le fond de son projet. Elle rappelle aussi que la troupe était « un pari pour la jeunesse. Avec rien on peut tout faire, c’est l’époque qui voulait ça, avec des bouts de rien, on peut tout faire, c’est ça la grande leçon du Café de la Gare. »

AU LONG DE RIVIÈRE FANGO

L’éditeur Tamasa poursuit son exploration du cinéma du Café de la Gare avec l’édition du film de Sotha, Au Long de Rivière Fango, un drôle de témoignage de cet autre cinéma français des années 1970 décidément insolite. Loin de la thèse soutenue par Georges Lautner dans La Route de Salina, Sotha livre une autre image de la jeunesse hippie avec un film qu’elle voulait au départ, lors des repérages en Corse fin 1973, écrin pour Simone Signoret, Jane Birkin et Françoise Hardy. La première se désista craignant d’avoir à jouer dans un film féministe, nous explique la réalisatrice.

Au Long de Rivière Fango est une fable, que l’on peut rattacher à un sous-genre de la Science-fiction : l’utopie. Sotha aborde des thèmes très sombres qui ne sont pas forcément ceux de la troupe du Café de la Gare. Dans Au Long de Rivière Fango, elle s’attaque à plusieurs formes de corruption et met en péril la cellule familiale, prônée par une idéologie conservatrice. En résulte une œuvre douce-amère, à l’esthétique veloutée – la photographie est dû à Jean-César Chiabaut, chef-opérateur sur La Jetée de Chris Marker –, soutenue par une observation du genre humain volontiers distanciée.

Sotha nous indique qu’elle avait tourné une version en anglais qui était projeté à l’époque à La Clef, un cinéma parisien du 5e arrondissement. Dans ce même entretien, il est intéressant d’entendre dire que le film a eu, chose rare aujourd’hui, une exclusivité d’un mois. On pouvait le voir projeté dans quatre salles UGC parisiennes puis au Raspail dans le 14e arrondissement ainsi qu’au Balzac non loin des Champs-Élysées.

Le film, longtemps demeuré introuvable ou perdu, a créé deux fois l’événement depuis sa redécouverte. Déjà avec sa version restaurée à 2K distribuée en salle par Tamasa le 19 avril 2017 puis, toujours par le même éditeur, avec un DVD, paru avant l’été qui est la première partie d’un cycle Café de la Gare, dont la deuxième sera la parution du film-culte Le Graphique de Boscop, toujours réalisé par Sotha mais qui est l’œuvre tout entière de Romain Bouteille, sorte de Rocky Horror Picture Show qui resta plus de trente ans projeté le samedi à minuit au CNP Terreaux dans le 1er arrondissement de Lyon !

Propos recueillis par Roland-Jean Charna.

Posté par Julien Beauchene le 11-09-2017

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