AMIS INTIMES (L’AMI D’ÉTERNITÉ, VICTOIRE THIESMANN)

À l’occasion de la sortie du très beau récit de Victoire Theismann, revenons l’espace d’un instant sur cet ouvrage (L’ami d’éternité, Pygmalion) qui raconte à lui seul un scénario qui pourrait devenir film. En effet, pendant plus de 25 ans, Victoire et Bernard n’auront cessé d’être des « amis pour l’éternité » comme elle aime à le dire. Un récit tout en délicatesse qui pourrait faire un film formidable, car oui, Bernard et Victoire ont inventé une autre forme d’amour et d’attachement placé, en premier lieu, sous le signe de longues conversations. Victoire aura été sa confidente, son garde-fou, ainsi que sa « martingale » reconnaîtra-t-il.

Difficile de se dire qu’on vit dans l’ombre (bien qu’elle n’aime pas ce terme) d’une personne aussi lumineuse que celle de Bernard Giraudeau. Un choix pas forcément simple pour Victoire Theismann. Homme public mais pas que, Bernard Giraudeau était un « tourbillon » comme le laisse entendre l’auteure dans son ouvrage. Difficile en effet de résister à la tentation d’être proche d’un homme pareil.

Mais qui était vraiment Bernard Giraudeau ? Marin ? Acteur à multiples facettes ? Réalisateur ? Homme de théâtre ? Romancier ? Pour Victoire Theismann, il fut surtout le confident, le grand frère et le partenaire de cœur. Tout en somme.

De cette histoire qui les réunit, là encore, Bernard Giraudeau va entretenir une certaine ambiguïté.

Il sera donc, comme dit plus haut, plusieurs personnes à la fois, insaisissable à la vie comme à l’écran. Une de ses premières apparitions sur un écran, c’est via la lucarne de la télévision, en 1977, dans une pièce de théâtre, avec Silvia Monfort : Pourquoi la robe d’Anna ne veut pas redescendre ? d’après Tom Eyen. Par la suite, Giraudeau sera dans la distribution du feuilleton historique Les Mohicans de Paris. Il apparaît sur le grand écran entre le milieu des années 1970 et le début de la décennie suivante dans Deux Hommes dans la Ville, La Boum ou encore Le Grand Pardon, sûrement considérés comme des accidents de parcours.

Bernard Giraudeau n’aura cessé de se diversifier brisant à plusieurs reprises cette image de beau gosse, revêtant d’autres gueules, cassées parfois, telles celle exhibée sous des rouflaquettes et une grosse moustache dans Vent de panique ou les lunettes du flic lunaire de Poussière d’ange.

Victoire va rencontrer Bernard à ce moment charnière de sa vie, un peu avant qu’il ne devienne l’icône générationnelle des années 1980 avec Rue Barbare. Victoire, également comédienne, sera sous le charme du comédien mais ces deux-là, bien plus malins, décideront de ne pas passer ce fameux cap et préféreront être amis de cœur. Tout au long de ce récit/ roman ô combien émouvant puisque empreint de la disparition de Giraudeau, les deux êtres vont se côtoyer, se perdre de vue, se retrouver. Il y a là une matière fictionnelle qui donnerait lieu à un beau film à la Claude Sautet.

Grand séducteur, toute sa vie, Bernard Giraudeau aura lutté et défendu en quelque sorte son territoire. Il est à la fois « bankable » un temps puis, très vite, il décide de faire des choix de carrière qui ne seront pas opportunistes.

Pour résumé, Bernard Giraudeau fut un acteur de grande classe doublé d’un romancier et d’un réalisateur de films et de documentaires. Sa carrière de réalisateur est très intéressante, et est à redécouvrir. Hélas ! à part Les Caprices d’un Fleuve qui a été édité, son premier film, L’Autre, tiré d’un roman d’Andrée Chédid et avec Francisco Rabal (Sorcerer, Nazarín, Le Soldat Laforêt) est toujours inédit sur support numérique.

 

ODT. – Quelles ont été les circonstances de votre rencontre ?

À un casting, puis on s’est recroisés à un autre casting, Bernard avait bien tenté de me faire la cour mais ça n’avait pas été plus loin. Ensuite on s’est revus au festival de Cannes. Bernard présentait Passion D’amour d’Ettore Scola et à partir de là, on ne s’est plus quittés.

ODT. – Vous devenez alors amie intime et confidente.

C’est une relation très particulière. Cela aurait pus être une relation amoureuse et cela ne l’a pas été. Mais vraiment par choix, un choix aussi bien de la part de Bernard que de la mienne. C’était également un moyen de nous protéger, on se serait perdus d’une certaine manière. Tant mieux qu’on ait fait ce choix parce que cela a été magnifique, on a été complices sur pleins de choses. Quand ils se sont séparés avec Anny Dupeyret, Bernard et moi nous sommes encore plus rapprochés. Il prenait beaucoup de risques, il était dans son monde, il était très mal. À un moment de ma vie où j’étais séparée, j’ai débarqué chez lui avec mon chien, à plusieurs reprises, nous avons failli travailler ensemble et finalement ce rendez-vous n’a jamais eu lieu…

ODT. – Être dans l’ombre de Bernard…

je n’ai jamais vraiment été dans l’ombre de Bernard. À un moment, j’ai été assez présente, Bernard était un angoissé perpétuel, donc je l’apaisais, j’étais quelqu’un de très « intériorisée », j’étais comme un chat, j’étais comme un gris-gris. Il considérait que je lui portais chance. Plein de gens pensaient que j’étais sa compagne et il aimait beaucoup jouer de cet ambiguïté. Quand on me demandait : « Qui tu es pour Bernard ? » Je répondais : « C’est mon frère, mon meilleur ami. » On aurait jamais eu de discussions aussi profondes si sa relation avec Thora n’avait pas eu lieu. On évoquait davantage sa vie amoureuse en cachette. On se parlait tous les mardis au téléphone. Le jeudi, c’était Osvaldo Torres. C’est encore plus difficile de réaliser qu’il n’est plus là. J’ai fait un rêve au moment où il est mort, cela s’est confirmé, j’avais toujours sa voix dans mon oreille. Le fait d’écrire ce livre m’a permis de faire le deuil en quelque sorte.

ODT. – Vous étiez amoureuse de lui ?

J’aurais pu être amoureuse de lui.

ODT. – Et lui ?

Lui aussi aurait pu être amoureux mais ni l’un ni l’autre, nous nous y sommes autorisés, par protection.

ODT. – Vous pourriez dire que vous aviez une vie par procuration ?

Ce n’est pas le bon terme. Si on s’était laissés aller à vivre une histoire amoureuse, je pense que l’on se serait perdus, nous aurions perdu l’essentiel, en somme. Je préfère ce que l’on a vécu, c’est une histoire d’être à être. Voilà. Je pense que c’est difficile pour beaucoup de comprendre ce que l’on a vécu, c’était très particulier.

ODT. – C’est comment une vie sans Bernard ?

Je suis quelqu’un de passionné par la vie, j’ai une très belle personne dans ma vie qui me laisse ce que je veux faire. Cela m’a apaisée d’avoir écrit ce livre. Parfois il m’arrive encore de communiquer avec lui quand j’ai des décisions à prendre. Je lui demande : « Qu’est-ce que tu ferais à ma place ? » J’ai envie qu’il soit fier de moi, je n’ai pas envie d’être médiocre. Bernard était dans la dualité. Je pense qu’il n’aurait pas eu forcément sa place à notre époque. Il s’était tourné vers l’écriture.

ODT. – Aurait-il eu sa place dans la France des années 2000 ?

Dans le théâtre. Et il aurait continué à réaliser des films, c’est ce qui le passionnait. 

ODT. – Il n’existe plus aucune trace de L’autre, son premier long-métrage.

L’autre avait un caractère prophétique. Le personnage principal est enfermé. Bernard est mort étouffé par un cancer des poumons, et là, dans ce film, il parle d’un être qui peut mourir d’étouffement, un côté prémonitoire.

ODT. – Il a vite cherché à casser son image (Poussière d’ange, L’année des Méduses, etc.)

Rue Barbare en 1984 est un tournant. Il avait vraiment envie de sortir de l’image du beau gosse. C’est difficile en France lorsqu’on a un certain physique. On nous met dans des cases. Il avait envie de se surprendre, pas de surprendre mais de se surprendre. C’était un challenge de faire L’année des Méduses. Il s’agissait là de surprendre le public en utilisant son côté séducteur, mais plutôt comme un genre de pervers narcissique.

ODT. – Et Les Spécialistes ?

Bernard s’était bien amusé sur Les Spécialistes. Il a surpris Gérard Lanvin qui voulait une doublure. L’esprit Bébel, toujours envie de se dépasser physiquement. Avec le cancer, il a découvert une part de lui-même, une part inédite. Ce n’était plus être le meilleur, plus de faire un exploit, avoir l’exigence du meilleur de soi… La maladie peut permettre de se rencontrer, c’est intéressant.

Propos recueillis par Roland-Jean Charna

 

 

Posté par Julien Beauchene le 13-06-2017

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